25.11.2009

329. je mange (suite)

 

 

 

"En revanche ce que je ne mange pas m’absorbe et me perd. Je perds toute texture, toute contenance, mon esprit s’altère dans l’esprit du lieu et de l’instant.

Quand je reviens, je puis enfin nommer ma joie: sur mon poignet une pincée de sel. Je lèche. J’ai de nouveau faim."

 

 

23.11.2009

328. je mange

 

 

 

"je mange je mange je claque mon âme contre la planche je remonte mes hanches je les fixe au vérin qui entraîne la meule, ça grince et je mange encore je mange dans le tas - qu'il reste rien - donnez-moi ça je fais disparaître donne, allez donne je mange la sortie derrière moi et toi tu reste dedans"

 

 

 

17.09.2009

286. "je me regardais..." (suite)

 

 

 

"Je me regardais très gaiement dans le miroir. Je ne changeais pas d'expression. Je n'avais d'expression qu'en dehors du miroir. La journée je n'écoutais ni la maîtresse ni ma mère, ni ces huit cousins qui allaient et venaient vers des projets obscurs, des scènes que je me représentais très bien, qui traversaient la maison, interpellaient des absents, complotaient au téléphone. J''étais avec eux, j'étais eux. Quand nous sortions les rues me paraissaient trop étroites, propres, neuves, comme des objets de supermarché, c'était la ville et je voulais la connaître toute entière, dans ses recoins, ses trappes, caves. On me disait que je n'y viendrais jamais, que je resterais hébété, sans travail, je me tairais. Le chien passait en battant l'air de sa queue. Je n'y viendrai jamais, je ne serai rien, comme un chien, un chien qu'on ne voit pas, qui passe en baissant la queue. Le chien me regardait. J'étais avec lui, tout jeune chiot, divorcé de la réalité absconce. Plus j'accumulais de l'amour, plus je me sentais violent et invincible. Je me représentais la vie comme un choc, l'impact d'une arme à feu, le tonnerre et je la regardais produire du sang dans mon assiette et je l'aimais."

 

 

12.09.2009

283. "je me regardais..."

 

 

 

"Je me regardais très sérieusement dans le miroir. Je changeais d'expression. Je n'avais aucune expression en dehors du miroir. La journée j'écoutais la maîtresse quatre ou six heures durant, j'écoutais ma mère, j'écoutais ces cousins qui allaient et venaient vers des projets obscurs, des scènes que je ne me représentais pas, qui traversaient la maison, interpellaient des absents, complotaient au téléphone. Je n'étais pas avec eux. Quand nous sortions les rues me paraissaient trop larges, sales, usées, comme des objets de musée, c'était la ville et je ne voulais connaître que ma paillasse crotteuse, mon lit, l'arbre du jardin. On me disait que j'y viendrais tantôt, que je déciderais des choses, j'aurais  un travail, je plaisanterais. Le chien me regardait tristement. J'y viendrai aussi. Je serai  quelquechose comme un homme, un homme qu'on regarde en face, qui marche sur deux jambes. Le chien me regardait. J'étais avec lui, sans âge, marié de force à la réalité absconce. Plus j'accumulais de la haine, plus je me sentais désemparé. Je me représentais la vie comme un choc, l'impact d'une arme à feu, le tonnerre et je la regardais tourner sur elle-même dans mon assiette et elle me dégoutait."

 

 

02.08.2009

260. sur la butte (suite)

 

 

 

"Tout serait simple sans, à ma gauche et presque dans mon dos, deux voies de délestage dont l'axe de symétrie est constitué par leur conjonction en une route qui descend au sud. Des arbrisseaux penchent par-dessus le parapet. Les deux voies serpentent dans cet enchevêtrement selon des lignes harmonieuses – du ciel, probablement un coeur stylisé. Par ailleurs, l'assiette de ces routes doit légèrement pencher puisqu'en l'empruntant l'ombre des véhicules subit d'étranges torsions.
Le violent bruit de circulation est étouffé par l'épaisseur de l'air, brûlant. De temps en temps, ricochant sur un pare-brise ou un rétroviseur, un éclat lumineux sème des points sur ma rétine. Mes pensées filent droit comme des flèches.
La puanteur me révulse et me maintient dans ce charme noir."

 

 

01.08.2009

259. sur la butte

 

 

 

"Depuis la butte, je surplombe nettement les huit voies du périphérique, qui filent au nord en s'incurvant légèrement à l'horizon, vers l'ouest. Circulation dense. Il enjambe à cet endroit les quatre voies de l'autoroute de l'est. Aussi, deux bretelles s'en détachent en symétrie centrale, qui rejoignent l'autoroute après une courte spirale descendante. Une grande barre d'immeuble grise veille sur la bretelle la plus éloignée de la butte. A cette configuration simple s'ajoute tout d'abord une sortie du périphérique sur deux voies, dans le sens sud-nord, qui emprunte le même pont mais plonge à son tour, bien au-delà de l'autoroute, sous le périphérique et rejoint probablement un boulevard, à un embranchement que je ne peux pas voir d'ici mais dont je devine le prolongement : deux voies dans le sens sud-nord qui remontent, effleurent une des bretelles de sortie et rejoignent au loin les quatre voies fusant à l'est. Ici la circulation, quoique continue, est un peu moins dense. On sent une fébrilité, les gens seuls au volant. Puis, rasant la barre d'immeuble, une avenue tend vers l'est avant que ses deux voies ne se dissocient, l'une s'éclipsant derrière un monticule planté de jeunes pins, l'autre épousant sans doute, quelques centaines de mètres plus loin, le périphérique. Son bitume est bien plus sombre et semble d'une texture plus lourde que sur les autres axes. Un morceau de carton vole dans le sillage des rares voitures."

 

 

13.07.2009

247. devenir fou (suite)

 

 

"Il est vrai que nous aimons à encadrer la folie sur nos murs, pourvu qu'elle ne sorte pas du cadre. Qu'elle reste à deux dimensions. Mais dès lors qu'elle s'insinue par l'oreille, pique le tympan et perce, nous commençons à secouer la tête comme des ânes avec un tintement d'épingle dans une tirelire. La folie fait aimablement bing-strichhhh : un épais jus d'huile et de lie se répand.

Je pense qu'il est préférable de s'en prémunir. Je pense qu'il faut raison garder. Je pense qu'il n'y a pas tellement de mérite. Je pense qu'on s'ennuie quelquefois dans les salons. Je pense qu'il est trop tard pour certains. Je pense qu'il est trop tard pour moi. Je pense que je pense quand même retrouver un jour ma pensée pour mettre en ordre l'ordre des sons et des rythmes selon l'ordre le plus favorable à l'élargissement des facultés et des joies possibles dans les jours avant la mort."

 

 

12.07.2009

246. devenir fou

 

 

 

"Il est si facile de devenir fou. Un jour, une phrase détraquée fiche tout en l'air. La virgule maladroite, l'adverbe mal employé investit un coin de peur, puis ouvre grand la brèche. Ce que vous attendiez, jadis, de votre vie envahit complètement le bocal, vous êtes Napoléon, avant d'un seul coup s'assécher: il n'y a plus personne. Et l'affection pathologique est si proprement, si parfaitement vous-mêmes que ni vous ni qui que ce soit n'est en mesure d'avoir de regret. Un poisson dans le vide.
Vous glissez à plat ventre sur l'allée de gravier de l'hôpital avant de prendre de l'altitude, de monter, de monter dans le silence, d'y rencontrer une fraîcheur et de vous enfoncez dans le bleu sombre.
C'est par exemple l'histoire de votre famille. Ou encore l'histoire d'un sentiment qui rouille, qui tâche. Ou encore l'histoire du virage mal négocié ou encore celle de la honte qui monte. Quelque chose de lugubre. Alors on se détache, on dévie, on dérape. On se délivre au fond. On saute pour quitter les lieux instables.

L'eau est d'une couleur tout à fait inattendue. La lumière étrangère. Les sons caressent la peau et restent au dehors. Ils meurent sans prendre sens. Vous n'essayez plus d'exprimer cela. Vous retenez des détails qui gonflent, qui vous donnent un certain plaisir, de certaines joies et sûrement les étouffent.

L'espace est ce papier que vous pliez et dépliez dans un temps sans limite, sans surface. Voici enfin la récompense : une géométrie à votre guise, sur la table en plastique du réfectoire."

 

 

15.06.2009

228. chômeurs (11)

 

 

"Pont Lafayette, plus que jamais la lumière arrose goulûment les toitures et liquéfie la poudre rosée qui stagnait en aval. Je ferme les yeux. Les rouvre. Passe un groupe de businessmen asiatiques en visite, les costumes noirs tortillent en file pour m'éviter sur le trottoir du pont. Le détachement, l'intense sectionnement du corps du monde rayonnent à nouveau dans cette esquive. Indiens, indiens. Nous avons tous des armes pleins les poches."

 


12.06.2009

227. chômeurs (10)

 

 

 

"La guerre atomique, c'est connu, n'épargnerait que les rats et les chômeurs. Nous sommes inexpugnables, éternels. Vous parlez de cendre : nous disons confetti. Un champignon : l'abat-jour de nos parties de cartes.
Le soleil jaunit et se disloque dans les vitrines. Je sautille comme un gosse sur le dos de la rue."

 

 

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