15.12.2009

341. l'homme sans réseaux croise le Convive des dernières fêtes

 

 

 

"Le Commandeur de pierre peut venir souper avec nous; il peut nous tendre la main ! Nous la prendrons encore. Peut-être sera-ce lui qui aura froid."

(Villiers de l'Isle-Adam, Le convive des dernières fêtes)

 

Dans son sac de toile, il entendit la foule hurler qu'on lui casse les os. Il se défit alors de toute bonté, de toute haine et accepta le monde, l'horreur et le sublime du monde et le coup de l'instant éternel qui nous emporte sans notre nom.

 

 

11.11.2009

320. l'homme sans réseaux croise l'homme impassible

 

 

 

Il se penche au bord du parapet et tient sa tête, trop petite, par les oreilles. L'arète du toit fait une parallèle à ses épaules et la cheminée a l'air d'être son cou.
Les nuages font marcher la maison dans le jardin. Au milieu des fils de fer et des branches, elle s'arrête; on ne regarde plus en l'air.
Les toiles d'araignée se déchirent avec un bruit de soie, quand on ouvre enfin la fenêtre, et lui, dont la tête n'a pas changé, a perdu son beau royaume d'autrefois.

(Pierre Reverdy, L'homme impassible, Poèmes en prose)

 

 

Les cars de touristes s'amassent une dernière fois avant d'aller mourir en solitaire, dans une brousse inconnue de tous. Ils se vident, nous nous vidons d'un étonnement qui depuis le début nous écoeure. Apaisés, ils peuvent expirer en admirant leur cage d'acier étincelante et le creux dans le velour des sièges. Notre-Dame et Rome dégagent en silence, maintenant c'est une maison qui a pris la route, une maison malade elle aussi du lointain. Son salon mobile s'emplit comme un poumon de grains, de lumière, et d'archanges douaniers

 

 

28.09.2009

292. L'homme sans réseaux croise Molloy

 

 

 

« Si nous nous voyions membres d'un immense réseau, c'était sans doute aussi en vertu du sentiment très humain qui veut que le partage diminue l'infortune. Mais à moi tout au moins, qui savais écouter le fausset de la raison, il était évident que nous étions peut-être seuls à faire ce que nous faisions. Oui, dans mes moments de lucidité je tenais cela pour possible. Et pour ne rien vous cacher, cette lucidité atteignait parfois une telle acuité que j'en venais à douter de l'existence de Gaber lui-même. […] Mais je n'étais pas fait pour la grande lumière qui annihile, on ne m'avait donné qu'une petite lampe et une grande patience, pour la promener dans les ombres vides. J'étais un solide, parmi d'autres solides. »

(S. Beckett, Molloy)

 

« En tant que solide, entièrement caché là où j'apparais. En tant que solide, niant l'immatériel. En tant que solide, jouet de forces qui me catapultent à travers les liens du temps et de l'espace, à travers les membranes visqueuses du siècle, qui forcent le passage et me forcent à renaître aussitôt qu'un animal stupide m'abouche à sa bêtise, à renaître avec ou sans un bruit, l'impact discret, au moins, d'un moucheron contre un monolithe. »

 

 

27.08.2009

272. L'homme sans réseaux croise le réel

 

 

 

"Les images transpirent, exhalent des significations, des connotations psychologiques, des incitations à l’action qui vont de l’engagement à la débauche. Les choses, elles, ne sentent rien. C’est un des privilèges de leur idiotie."

 

(Clément Rosset,  Le réel, traité de l’idiotie)

 

"C’est ainsi qu’un chat, glissant à l’intérieur d’une grange par le jour d’une vieille porte, trouva là-dedans un silence éclatant, extraordinaire, de ceux qui précèdent les massacres, quand personne encore n’a retrouvé les corps et qu’ils n’attendent plus rien, nus dans leur pose obscène. La raideur sans témoin des choses, le chat la renifle, la gratte, marche éventuellement dessus. Elle n’est pas l’apanage de la vie ou de la mort, mais glace chaque instant de l’univers."

 

 

21.07.2009

251. l'homme sans réseaux croise K.

 

 

"Il ne songea qu'à l'inutilité de sa résistance. Il n'y avait rien d'héroïque à résister, à causer des difficultés aux deux messieurs et à chercher en se défendant à jouir d'un dernier semblant de vie. Il se mit en marche, et la joie qu'en éprouvèrent les deux messieurs se refléta sur son propre visage."

(F. Kafka, Le Procès)

 

"Le chemin part au-dessus du village où trois fenêtres à peine restent éclairées. Puis il disparait dans l'obscurité et les trois hommes continuent à monter au milieu des bruyères. Des grandes nébuleuses roulent à l'est. Le silence se trouble puis revient. Un petit air.
K. n'aime pas se satisfaire des choses niaises. Mais rien n'entrave plus à présent la liberté de monter, serré entre les deux messieurs, serein et loin de tout, vers le fil de métal argenté. Tous trois halètent en grimpant, on dirait des rires."

 

 

24.06.2009

235. l'homme sans réseaux croise Zarathoustra

 

 

 

"Je suis Zarathoustra l'impie. Je mets tous les hasards à mijoter dans ma propre marmite. Et quand ils sont bien cuits, je déclare qu'ils sont excellents, car ils sont plats de ma cuisine […].
Mais à quoi bon dire ces choses si personne n'a mes oreilles pour entendre ! Je le crierai donc à tous les vents : vous rapetissez à vue d'oeil, vous les humbles ! Vous vous désagrégez, amateurs de vos aises!"

 

"Un couteau noir de rouille fiché dans une porte à l'entrée d'un bouge perdu en plein désert sous la cloche suante du ciel dans l'oeil de midi : juste ce qu'il fallait pour ma recette.
Grâce à lui je coupe les files d'attentes au marché du samedi matin. Je ne dis ni pardon ni merci ni merde je cours aux pommes je ne paie pas je ne prépare rien je ne mâche rien je gobe je ne digère pas et j'attends – que pousse l'arbre."

 

 

20.05.2009

212. l'homme sans réseaux croise Antoine Peluchet

 

 

« Il faut alors imaginer qu'un jour, Toussaint perçu dans le fils – et n'en finit plus dès lors de percevoir – quelque chose, geste, parole ou plus vraisemblablement silence, qui lui déplut : une pesée trop légère aux mancherons de la charrue, une paresse à vivre, un regard qui demeurait obstinément le même, qu'il se posât sur des seigles parfaits ou des blés où s'est roulé l'orage, un regard pareil à la terre innombrable et toujours la même. Or le père aimait son lopin : c'est à dire que son lopin était son pire ennemi et que, né dans ce combat mortel qui le gardait debout, lui tenait lieu de vie et lentement le tuait, dans la complicité d'un duel interminable et commencé bien avant lui, il prenait pour amour sa haine implacable, essentielle. Et sans doute le fils rendait-il les armes parce que la terre n'était pas son ennemie mortelle : son ennemi à lui, c'était peut-être […] la vaste nuit stérile, ou les mots qui flottent autour des choses comme des défroques achetées en foire ; et à quoi, dès lors, se mesurer ? »

(Pierre Michon, Vies minuscules, Vie d'Antoine Peluchet)

 

 

« il faut encore imaginer que son arme n'était ni le fax, ni les rappels à l'ordre, ni la croix des promotions en sursis, mais le secret d'un dégoût pour lui-même qui faussait l'œil et fourchait la parole. Et qu'il aimait autant ce dégoût que le père son lopin. Souvent vers six heures, ayant récité seul l'organigramme, il sentait le sol se dérober en se levant de table, un malaise monter et se retenait à l'oblique sur la fontaine à eau. Dans le profond déséquilibre du devoir, il se croyait malade. Il se surprenait constamment en train de prier - pour des choses de rien, des retards, des humeurs – et cela redoublait l'angoisse d'étreindre un rêve, d'étouffer sous un toit de carton. Car toujours la prière atteignait au-delà : tout ce qu'il retenait d'inavouable se mouvait lentement dans un ciel, sur des flaques ou dans livres qu'il ne savait plus lire. Des pas d'ange s'échappaient au loin : lui priait, papillon froissé dans l'océan de merde, sans présent, sans présent. »

 

 

23.04.2009

194. L'homme sans réseaux croise Paolo Uccello

 

 

 

"Paolo Uccello est en train de se débattre au milieu d'un vaste tissu mental où il a perdu toutes les routes de son âme et jusqu'à la forme et à la suspension de sa réalité.
Quitte ta langue Paolo Uccello, quitte ta langue, ma langue, ma langue, merde, qui est-ce qui parle, où es-tu ? Outre, outre, Esprit, Esprit, feu, langues de feu, feu, feu, mange ta langue, vieux chien, mange sa langue, mange, etc. J'arrache ma langue."

(A. Artaud, L'Ombilic des Limbes)

 

"Processus de gentrification de l'Esprit par lequel je ne soupçonne même pas mes mains de me mentir : la douleur coule dans l'oreille, insidieuse, stratifie et forme des nappes puis brûle en dégageant cette bonne chaleur qui fait ma stupidité, cet élan de mes mains, du mensonge des mains approuvant la cueillette des fraises, la chaîne de montage et Schubert – « Peintre ! Peintre ! » hurle une nuée de mioches haineux, je recule d'un pas, plus près du vide, je cherche des témoins, je pleure maintenant, je vois de loin mon corps ployé, mes genoux à terre, mes mains jointes, mon corps grotesque implorant, et là-dessous écrasé, mon esprit qui, crevant, continue à voussoyer la foule, à roter des virgules, des points sur les i, des lettres, des regrets, des espaces : des espoirs."

 

 

29.03.2009

179. L'homme sans réseaux croise Marcel

 

 

"Pour un convalescent qui se repose tout le jour dans un jardin fleuriste ou dans un verger, une odeur de fleurs et de fruits n'imprègne pas plus profondément les mille riens dont se compose son farniente que pour moi cette couleur, cet arôme que mes regards allaient chercher sur ces jeunes filles et dont la douceur finissait par s'incorporer en moi. Ainsi les raisins se sucrent-ils au soleil."

(M. Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs.)


 

"Les creux tâchent dans l'esprit. C'est surtout d'évitements – de disettes que se forment les nuages. Les souvenirs de peaux ou de voix me rendent malade. Sous la pluie on se serrerait on recueillerait du silence avec nos mains de la pluie froide comme la foule d'oubliés que l'on traîne que l'on enchaîne en suites codées cryptant notre écrasement et l'on referait  peut-être ce chemin peut-être ce bout de chemin qui passe dans nos souliers sans jamais arriver."


 

05.03.2009

165. L'homme sans réseaux croise l'Assoiffé

 

 

« Stop ! Regarde ! Ecoute ! De toute façon, peux-tu calculer à quel point maintenant tu es soûl, ou soûlement sobre non soûl ? Il y a eu ces consommations chez la Senora Gregorio, pas plus de deux, certes. Et avant ? Ah, avant ! […]
L'étrangeté c'est qu'il avait une nouvelle gueule de bois. Il y avait en fait quelquechose de presque superbe dans l'effroyable extrêmité de la condition présente du Consul. C'était une gueule de bois comme une grande houle sombre d'océan finalement roulée dans le vent contre un vapeur qui coule, par d'innombrables rafales depuis longtemps essoufflées. Et de tout ceci il n'était pas tellement plus nécéssaire de se remettre, que de se réveiller encore une fois, oui de se réveiller, assez pour -

(Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan)

 pour voir le même triste con qui, honteux devant le soleil, débite sa cuite en tranches d'eau sale. Le jour j : mauvais rêve d'exilé.»

 

 

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