21.05.2009
213. le dérangé
Antoine Peluchet figure ce même dérangement – déchet incompréhensible d'absence enchâssé dans les traits du visage – que l'homme sans réseaux monte ici en neige - en épingle : en miroir de sable de cendre d'eau
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20.05.2009
212. l'homme sans réseaux croise Antoine Peluchet
« Il faut alors imaginer qu'un jour, Toussaint perçu dans le fils – et n'en finit plus dès lors de percevoir – quelque chose, geste, parole ou plus vraisemblablement silence, qui lui déplut : une pesée trop légère aux mancherons de la charrue, une paresse à vivre, un regard qui demeurait obstinément le même, qu'il se posât sur des seigles parfaits ou des blés où s'est roulé l'orage, un regard pareil à la terre innombrable et toujours la même. Or le père aimait son lopin : c'est à dire que son lopin était son pire ennemi et que, né dans ce combat mortel qui le gardait debout, lui tenait lieu de vie et lentement le tuait, dans la complicité d'un duel interminable et commencé bien avant lui, il prenait pour amour sa haine implacable, essentielle. Et sans doute le fils rendait-il les armes parce que la terre n'était pas son ennemie mortelle : son ennemi à lui, c'était peut-être […] la vaste nuit stérile, ou les mots qui flottent autour des choses comme des défroques achetées en foire ; et à quoi, dès lors, se mesurer ? »
(Pierre Michon, Vies minuscules, Vie d'Antoine Peluchet)
« il faut encore imaginer que son arme n'était ni le fax, ni les rappels à l'ordre, ni la croix des promotions en sursis, mais le secret d'un dégoût pour lui-même qui faussait l'œil et fourchait la parole. Et qu'il aimait autant ce dégoût que le père son lopin. Souvent vers six heures, ayant récité seul l'organigramme, il sentait le sol se dérober en se levant de table, un malaise monter et se retenait à l'oblique sur la fontaine à eau. Dans le profond déséquilibre du devoir, il se croyait malade. Il se surprenait constamment en train de prier - pour des choses de rien, des retards, des humeurs – et cela redoublait l'angoisse d'étreindre un rêve, d'étouffer sous un toit de carton. Car toujours la prière atteignait au-delà : tout ce qu'il retenait d'inavouable se mouvait lentement dans un ciel, sur des flaques ou dans livres qu'il ne savait plus lire. Des pas d'ange s'échappaient au loin : lui priait, papillon froissé dans l'océan de merde, sans présent, sans présent. »
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17.05.2009
211. les derniers
Ce que nous ne savons pas, c'est que nous sommes déjà les derniers habitants sur cette planète.
"On est ensemble" comme disent les africains.
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15.05.2009
210. l'époque
Il aime cette époque mais il l'aimerait plus encore si elle cessait de se détruire. Cela ne le fascine pas, cela l'exaspère, cela le blesse. Comme une petite bourgeoise qui n'a jamais connu l'échec, elle joue avec ses nerfs parce qu'il sait qu'il n'y a pas de seconde chance. Il pense à des pigeons en pleurs devant des tombes. Aux cocus sur son dos. Il se rappelle les beaux moments.
20:53 | Lien permanent | Envoyer cette note
14.05.2009
209. souvenir 13
Vers trente ans je cessai d'envisager sérieusement ma mort. Je m'étais remis à grandir et je regardais avec étonnement les maisons et les hommes changer de proportions. Les larmes conservées dans mon mouchoir s'évaporèrent. Des chiens bleus couraient sur les toits lorsque je parvenais à comparaître, déchiré, devant le matin. A présent les paroles des vieux me parvenaient avec un sens limpide, un son joyeux que je faisais caraméliser dans mon mouchoir pour remplacer les larmes. Je me posais un tas de questions, notamment : qui voudrait anéantir des simulacres aussi flous ? et je ne cherchais aucune réponse.
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13.05.2009
208. Nuage noir
J'entendais des sifflements discontinus, je perdais l'équilibre, les secondes ralentissaient.
"Nuage noir au niveau de l'estomac" diagnostiquait Antine.
"Quelle joie" répondais-je d'une voix blanche.
A demi mort je continuerais probablement à mentir et raconter que tout cela me passionne, je me connais, à quoi Antine répondrait que même à demi vivant je fais chier.
20:23 Publié dans les Dialogues | Lien permanent | Envoyer cette note
12.05.2009
207.
au fond, deux truites coulent
20:40 Publié dans la note sans titre | Lien permanent | Envoyer cette note
11.05.2009
206. le héros
"Les fautes d'orthographe l'excèdent [la justesse l'excède], il se sent débordé par l'absence [comme par la présence] de Dieu et aime [ou déteste] qu'on l'aime – vaguement lâche ou héros devant ce plat de chair humaine qui s'offre au détour du monde. Au fond, il se sent surtout d'accord avec la composition chimique de l'air."
19:04 | Lien permanent | Envoyer cette note
10.05.2009
205. commentaire dans le décor
Coupant virage en épingle, l'homme sans réseaux m'envoie dans le décor chaque jour vers 18h29 – où je retrouve donald duck et cardinal de retz, hochet et autres métadonnées assis virevoltant sur la scie qui s'attaque à mes nerfs mes raçines mes certitudes banales chevillées à l'âme. Moi, poule issue des poules dans la lignée extraordinairement manipulée de l'espèce, je garde néanmoins une affection tenace pour cette sorte d'accident.
16:04 Publié dans Commentaires | Lien permanent | Envoyer cette note
07.05.2009
204. apprentissage (suite)
Derrière moi sur la route résidus de gratons tête de veau bratwurst andouillette méchoui - mon mode d'ignorance c'est : cannibalisme et indigestion. Pourtant je ne me méprends pas sur les scrupuleuses harmonies des plus sèches brousses sahéliennes et j'ai reconnu entre mille autres – sans le connaître – l'instant où s'apaisait la misère au déclin de Vénus entre les oreilles terreuses d'un âne se mirant dans le puit.
19:23 Publié dans Séries en vrac | Lien permanent | Envoyer cette note
06.05.2009
203. apprentissage (suite)
"Tenir tête -selon Guillotin- reste la meilleure façon d'intégrer son désordre.
Sinon : recevoir – et dignement accueillir – l'éclat d'obus qui passe.
Nul éclat ne nuit."
18:57 Publié dans Séries en vrac | Lien permanent | Envoyer cette note
05.05.2009
202. apprentissage (suite)
Les onze maîtres réunis donnèrent chacun un dernier conseil :
"-dans cet univers blanc, entretiens ton pourpre
-la population du quartier est ce qu'elle est
-la route est droite mais la pente...
-pense à t'hydrater
-calme ton cerf
-fais faux, conchie tout paradoxe
-reviens de l'avant, déporte-toi large
-injurie qui t'aide
-lave tes mains. Jusqu'à l'os, jusqu'à la plume et l'écaille, lave
-apprends méticuleusement le désordre
-tousse"
Cela étant dit, ils lâchèrent l'alevin dans la flaque.
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04.05.2009
201. apprentissage
Levant les yeux vers les cimes enneigées des immeubles, il comprit que cette chose qui le dévorait lentement, cet espace qui s'ouvrait dans l'esprit, cette pause et cet appel du temps parvenaient à la phase ultime : l'apprentissage du désordre.
23:57 Publié dans Séries en vrac | Lien permanent | Envoyer cette note
01.05.2009
200. le cadre d'or
dans son cadre d'or, l'ancêtre contemplait l'agitation obtuse, l'énervement des débiles produits par son sperme – du bruit à la dérive dans un monde de mort où il ne pouvait rien reconnaître et où, pourtant, il n'était question que de certaines mauvaises humeurs, quelques cruautés, quelques négligences de jadis mille fois grossies – et quelques rêves surtout, corrompus avant même de passer en sifflant la nuit – et l'ancêtre ne riait pas, non, il n'aurait pas voulu rire du tout alors que le cadre d'or réfléchissait son portrait dans les lustres, tête repeinte du bouillon d'innocence et de rut et de joie renversé par la vieille vie
12:41 | Lien permanent | Envoyer cette note
30.04.2009
199. souvenir 12
"dans les bulles ayant chu - je quittai mon propre ventre – un matin de guerre - pour reprendre pied sur la terre savonneuse – la terre grasse – la civière – d'une vie de bureau
- l'effroi glissait avec le reste - je finirai, me dis-je, par arriver quelque part - et en effet - mais non - je cherche - cherche - cherche - mais non"
19:10 Publié dans Souvenirs | Lien permanent | Envoyer cette note
29.04.2009
198. naissance
"« Ce que je voudrais juste dire – disait l'enfant sans bouger son bras levé – c'est que quand on m'abandonne, je regarde autour de moi ».
Le maître passa à autre chose sans comprendre « je regarde autour de moi », sans entendre ce délassement profond, ce recul, ce soulagement qui enveloppe et, dans la perte soudaine, cette naissance aux vibrations du sensible. Cette découverte : l'être, l'être désordonné, l'être sans liens. Qui se fie exclusivement à l'une des lignes invisibles tracées par son esprit, sous les surfaces."
19:48 | Lien permanent | Envoyer cette note
28.04.2009
197. le programme
Dans le répertoire de ses secondes libres et de ses secondes occupées (« penser au vent », « lever le nez »,« ressentir l'aigre du vin », « faire un pas en avant ») l'homme vit la seconde de son suicide (« sauter cette vie ») approcher. Il nota dans une seconde intermédiaire libre (« reluquer ») ce qui était curieusement inscrit dans une seconde postérieure à celle du grand saut (« laisser planer un doute ») et inscrivit depuis celle-ci un renvoi vers celle qui venait de s'écouler ( « programmer mieux »). Alors, librement, il soupira.
19:57 | Lien permanent | Envoyer cette note
27.04.2009
196.
« On marche sur la tête !» cria l'homme sans réseaux à l'employée des postes qui refusait de lui délivrer un tampon.
Croyant à un hold-up, tous les clients se retrouvèrent la bille sur le carrelage et commencèrent à avancer par cercles concentriques à l'intérieur de l'agence. Certains restaient bien droits mais peu à peu les faibles et les chauves chutaient, la tête étant malgré tout mal faite pour marcher.
21:45 Publié dans la note sans titre | Lien permanent | Envoyer cette note
24.04.2009
195. le pont
Pont de l'Université:
"-Et quel est le thème aujourd'hui ?
-C'est moi, c'est encore moi.
-...
-...
-Alors je vais encore parler de l'incident absurde quand cette femelle chimpanzé du zoo de Belgrade
-Inspire-toi du pont.
-Je m'en fiche.
Certaines nuits des triangles bleus ou verts brillent sous la surface du Rhône. Je m'arrête et les regarde. Qui qu'ils soient, je pense qu'ils signifient quelque chose: ils se donnent du mal pour exister, vacillent avec le courant, s'éteignent et ressuscitent. Je pense à ce qui subsiste de beauté dans les religions. Mes rares raisons de croire ont cette forme rectangulaire et ce scintillement. Qu'on me les vole, qu'on me les ausculte, elles persistent dans cette sous-vie liquide. Passage et dispersion."
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23.04.2009
194. L'homme sans réseaux croise Paolo Uccello
"Paolo Uccello est en train de se débattre au milieu d'un vaste tissu mental où il a perdu toutes les routes de son âme et jusqu'à la forme et à la suspension de sa réalité.
Quitte ta langue Paolo Uccello, quitte ta langue, ma langue, ma langue, merde, qui est-ce qui parle, où es-tu ? Outre, outre, Esprit, Esprit, feu, langues de feu, feu, feu, mange ta langue, vieux chien, mange sa langue, mange, etc. J'arrache ma langue."
(A. Artaud, L'Ombilic des Limbes)
"Processus de gentrification de l'Esprit par lequel je ne soupçonne même pas mes mains de me mentir : la douleur coule dans l'oreille, insidieuse, stratifie et forme des nappes puis brûle en dégageant cette bonne chaleur qui fait ma stupidité, cet élan de mes mains, du mensonge des mains approuvant la cueillette des fraises, la chaîne de montage et Schubert – « Peintre ! Peintre ! » hurle une nuée de mioches haineux, je recule d'un pas, plus près du vide, je cherche des témoins, je pleure maintenant, je vois de loin mon corps ployé, mes genoux à terre, mes mains jointes, mon corps grotesque implorant, et là-dessous écrasé, mon esprit qui, crevant, continue à voussoyer la foule, à roter des virgules, des points sur les i, des lettres, des regrets, des espaces : des espoirs."
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