28.08.2009

273. la souffrance

 

 

Ce n'était pas comme une vilaine carie, bien sûr, ou comme une crise d'appendicite, c'était même incomparable. Mais la visite de n'importe quel musée lui causait un genre de petite souffrance, quelque chose d'obscure. Il lui semblait continuellement haleter. Etre en nage. La peau du dos irritée. Ou comme si un animal domestique était mort.

 

 

27.08.2009

272. L'homme sans réseaux croise le réel

 

 

 

"Les images transpirent, exhalent des significations, des connotations psychologiques, des incitations à l’action qui vont de l’engagement à la débauche. Les choses, elles, ne sentent rien. C’est un des privilèges de leur idiotie."

 

(Clément Rosset,  Le réel, traité de l’idiotie)

 

"C’est ainsi qu’un chat, glissant à l’intérieur d’une grange par le jour d’une vieille porte, trouva là-dedans un silence éclatant, extraordinaire, de ceux qui précèdent les massacres, quand personne encore n’a retrouvé les corps et qu’ils n’attendent plus rien, nus dans leur pose obscène. La raideur sans témoin des choses, le chat la renifle, la gratte, marche éventuellement dessus. Elle n’est pas l’apanage de la vie ou de la mort, mais glace chaque instant de l’univers."

 

 

26.08.2009

271. l'image

 

 

Parce que devant son miroir il ne voyait encore une fois qu'une image, le gamin résolut d'être enfin patient et d'attendre quatre-vingt neuf ans pour se connaître. Malgré tout, c'était long. Vertigineusement comparé à cette image, il lui sembla bien que, vivant ou mort, il resterait d'une certaine façon figé sur le tain. A quoi bon appeler maman ? A quoi bon écraser des mouches ? Il savait qu'il reviendrait avec cette même image d'aujourd'hui, exactement la même, hanter cette glace un autre jour et peut-être beaucoup plus tard.

 

 

24.08.2009

270.

 

 

 

Revenu d'exil, il posa ses valises dans le salon et entra dans sa chambre. Il découvrit que sa chambre était blanche. Il s'assit sur le lit. Il ne savait plus que les murs de sa chambre étaient blancs. Vers dix-sept heures quinze, il se donna la mort en se jetant par la fenêtre, peut-être à cause de cet oubli ou à cause de cette couleur.

 

 

20.08.2009

269. la cible

 

 

Il assembla lentement le fusil-mitrailleur, puis s'assit sur le lit.
Ne restait plus qu'à examiner les deux croûtes accrochées aux murs: une maison dominant la mer ainsi que "le jardin de Monet", lignes de couleurs criardes assorties de touches grossières figurant des fleurs. Etait-ce possible ? Quelqu'un avait-il vu ça, en quelque époque que ce soit ? Vu ça pour le peindre ?
Il se dit que l'homme était bel et bien une mécanique démontable et, bientôt, la cible apparut dans le viseur.

 

 

19.08.2009

268. ville déserte

 

"Les îles au fond, toutes les îles du monde, ne sont que cela : froissement de foules, vacarme métallique, fourmillière.
Et chacun rêve d'une ville déserte où s'établir et goûter la paix du temps."

 

 

18.08.2009

267. interlude 11.

 

Jamais vu newyork
mais je connais déjà

je sais ce qui se trouve
dans la main de l'homme qui ne m'y attend pas
nul besoin d'eux.

je veux marcher dans les bois
veux parler de la mort
partir en friches

la vie déjoue, moi là
seul en face

le sang des veines dispense d'orgueil

 

 

14.08.2009

266. la vie

 

 

N'ayant nulle part où aller, il prit la première à droite, encore à droite après le bureau de tabac, à droite au rond-point  puis la contre-allée montant sous des platanes, comme on lui avait dit. Alors il redemanda son chemin. Ça n'était pas une vie mais enfin ça n'était pas une vie plus idiote qu'une autre.

 

 

13.08.2009

265. l'impossible

 

 

Il est des gens pour qui l'impossible existe. C'est à dire qu'ils croient dur comme fer que certaines choses sont impossibles. Ils voient un mur au milieu de la réalité, au-delà duquel rien ne bouge : l'impossible. Ils n'imaginent pas. Ils n'ont pas levé la tête sur la voûte étoilée. Ils lisent ou vous leur dites, vous leur montrez un paysage, un être de l'autre côté. Ils ne voient pas. Ils restent debouts, aveugles. On les prendrait par la main s'ils ne mordaient. La mort les ronge.

 

 

12.08.2009

264. vivant

 

 

Dans le sac du vivant, une paire de lunettes noires pour opérer la lumière. Dans sa bouche, les bornes blanches et jaunes mâchent des horizons.

 

 

08.08.2009

263. par hygiène

 

 

Il dilua sa voix jusqu'à ce qu'elle remplisse son crâne et noie le rat qui y logeait. Le reste de l'existence fut cette danse insipide.

 

 

07.08.2009

262.

 

 

"Il n'y avait plus d'ombre dans les rues. Tout était égal et serein, il n'y avait plus personne. Ce que serait l'exact contraire d'une nuit noir, un jour blanc régnait. Et tout ce que j'ai vu, la lumière le concassait méthodiquement, n'en laissait rien qu'un tremblement d'air, une onde infime qui donnait la nausée."

 

 

06.08.2009

261. sur la butte (suite)

 

 

"Un nuage noir s'échappe d'un semi-remorque hongrois. Il monte jusqu'à mes pieds. Un pas en avant et j'emprunte ce tapis volant. Me voici au-dessus du réseau des câbles éléctriques. Hormis une chaîne immense de pylônes métalliques qui traverse au loin la plaine, j'échoue à démêler la pelote de liens et de noeuds dans laquelle la terre s'emmaillote. Comment faire, là-dessous ? Des corbeaux exténués gagnent les premiers nuages, n'y trouvent rien et retombent comme des sacs.
Je pensais me remettre à écrire en retenant bien cela : ma répulsion et la beauté fondues, laideur et désir. Mais j'oublie aussitôt : comment rester sérieux en s'étouffant d'énergie vitale ?"

 

 

02.08.2009

260. sur la butte (suite)

 

 

 

"Tout serait simple sans, à ma gauche et presque dans mon dos, deux voies de délestage dont l'axe de symétrie est constitué par leur conjonction en une route qui descend au sud. Des arbrisseaux penchent par-dessus le parapet. Les deux voies serpentent dans cet enchevêtrement selon des lignes harmonieuses – du ciel, probablement un coeur stylisé. Par ailleurs, l'assiette de ces routes doit légèrement pencher puisqu'en l'empruntant l'ombre des véhicules subit d'étranges torsions.
Le violent bruit de circulation est étouffé par l'épaisseur de l'air, brûlant. De temps en temps, ricochant sur un pare-brise ou un rétroviseur, un éclat lumineux sème des points sur ma rétine. Mes pensées filent droit comme des flèches.
La puanteur me révulse et me maintient dans ce charme noir."

 

 

01.08.2009

259. sur la butte

 

 

 

"Depuis la butte, je surplombe nettement les huit voies du périphérique, qui filent au nord en s'incurvant légèrement à l'horizon, vers l'ouest. Circulation dense. Il enjambe à cet endroit les quatre voies de l'autoroute de l'est. Aussi, deux bretelles s'en détachent en symétrie centrale, qui rejoignent l'autoroute après une courte spirale descendante. Une grande barre d'immeuble grise veille sur la bretelle la plus éloignée de la butte. A cette configuration simple s'ajoute tout d'abord une sortie du périphérique sur deux voies, dans le sens sud-nord, qui emprunte le même pont mais plonge à son tour, bien au-delà de l'autoroute, sous le périphérique et rejoint probablement un boulevard, à un embranchement que je ne peux pas voir d'ici mais dont je devine le prolongement : deux voies dans le sens sud-nord qui remontent, effleurent une des bretelles de sortie et rejoignent au loin les quatre voies fusant à l'est. Ici la circulation, quoique continue, est un peu moins dense. On sent une fébrilité, les gens seuls au volant. Puis, rasant la barre d'immeuble, une avenue tend vers l'est avant que ses deux voies ne se dissocient, l'une s'éclipsant derrière un monticule planté de jeunes pins, l'autre épousant sans doute, quelques centaines de mètres plus loin, le périphérique. Son bitume est bien plus sombre et semble d'une texture plus lourde que sur les autres axes. Un morceau de carton vole dans le sillage des rares voitures."

 

 

31.07.2009

258.

 

 

 

"Aujourd'hui. Je ne crois même pas qu'écrire puisse donner des nouvelles de mes vacances, je ne crois même pas qu'écrire fasse tomber le soleil dans mon assiette, je ne crois même pas qu'écrire change l'ordre de mes doigts."

 

 

30.07.2009

257. souvenir 16

 

 

"Nous ennuyions vite.
S'il nous arrivait, pour quelques heures, d'être livrés à nous-mêmes, une effroyable fixité nous enveloppait. Je faisais bonne figure. J'essayais d'inventer des raccourcis. Elle m'épiait, son attente pesait sur mon dos. Je réfléchissais. Je pensais. Il n'y avait que des verbes, conjugués, transparents, qui faisaient des mouvements dans l'air à destination des objets. Des verbes déséspérés. Périr, je me disais. M'évader, une échelle de corde. Les poteaux verts de la balançoire. Elle faisait mine de se détourner avant de revenir planter ses deux yeux noirs droits dans mes yeux. Je lui donnais deux verbes."Je m'en fiche" répondait-elle cruellement. Et c'était des détours, des retours, des doubles noeuds pour terminer le moindre quart d'heure.
Tant et si bien qu'ici je nous vois, que d'ici je nous vois, répétés pour rien, miroirs de gamins déglingués, miroirs l'un pour l'autre avec ce hochet, cette carotte en décomposition qui suinte sur l'âme : nous y sommes encore."

 

 

28.07.2009

256. imbécile

 

 

"L'auguste imbécile commente à voix forte la pousse de ses ongles et, comme si c'était aussi simple, prédit l'avenir des sociétés. Pour ne pas ronger ni prédire, je ferme le poing dans ma poche, je siffle de toutes mes forces. De temps en temps cela fonctionne : l'avenir se courbe et griffe l'imbécile."

 

 

27.07.2009

255. tâches

 

 

Deux tâches bleues apparurent sur les mains du mort, qui prirent la forme de la Corse et d'une tête de cheval. Elles se transformèrent ensuite en Albanie et en poêle à frire. Puis en sexe d'homme et en Uruguay. Ensuite on se désintéressa complètement de lui.

 

 

26.07.2009

254. destin de la terre

 

 

"Couchée dans le moule de sel où couchent d'autres flocons, j'attends que la nuit me noie, que le soleil m'absorbe ou que l'homme m'étrangle. Et je roule en moi pour rencontrer ma chance."