06.02.2012

686. mille cinq cent mètres


J'allais tous les midis une heure à la piscine de la rue Blomet. Je nageais le crawl, mille cinq cent mètres. Je ne pensais à rien, je me concentrais sur ma respiration, tendre vers l'inclinaison idéale de la nuque lorsque la bouche vient chercher l'air. Se couler dans la vague. Je ne pensais qu'à cela et réguler au mieux la coordination de mes membres, ne jamais m'essouffler. Ne jamais forcer. Je progressais. Cet état d'ahurissement dans les lignes d'eau, à mesure que je progressais, à mesure que l'effort d'abord soutenu de mes muscles s'atténuait, devenait indolore et que je me déplaçais d'une façon de plus en plus souple et silencieuse, cet état s'avérait favorable à une sorte de révélation au sujet des viandes qui m'accompagnaient, plus ou moins lentes, plus ou moins blanches, grises ou rosâtres à l'intérieur du carré bleu du grand bassin. Je ne pensais à rien, c'est à dire que je m'ennuyais, c'est à dire que je pouvais soupeser l'ennui, le temps, et que je ruminais d'une façon lointaine, par des échos de pensées qui ne remontaient pas complètement en surface, je pensais à la date de ma mort. Je faisais des paris sur la fin. Je m'interrogeais sur l'utilité de nager  mille cinq cent mètres en dehors de la pure nécessité nerveuse, sur les années, ou les jours, ou les minutes ou les secondes d'existence que cet exercice quotidien pouvait bien m'octroyer. Dans l'univers chloré et vaguement répugnant de la piscine publique, la géométrie des corps apparaissait nue, l'absurdité de ces mouvements, le débattements des os dans les articulations, le grand voile sinistre de la peau, dans l'univers asexué de la piscine publique un monde  sortait, naissait – c'est ainsi que j'imaginais une naissance – totalement dépourvu de désir et d'âme. C'était sombre et beau, comme mon ennui. Il n'y avait pas de leçon à en tirer, seulement un état de contemplation, une lucarne sur l'absence catatonique du réel, contre lequel les jeunes cœurs affamés testent vainement leurs forces. Je m'exerçais à ne plus penser, à ne plus écrire. Je nageais pour me déprendre, pour creuser dans l'ennui la possibilité d'un envers, d'une chaire animée, d'une âme sauve, d'une voix.

 

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