31.10.2009

313. l'art

 

 

 

Je me dis que l'art souvent nous étouffe, je me dis l'art devrait naître de la pensée vague, de l'imagination médiocre, je me dis d'une technique imparfaite l'art deviendrait l'âme corrompue de l'inélégance, marcherait sur le même trottoir, se brosserait les dents avec nous, nous tiendrait par la corde du dedans, inciserait l'abdomen pour faire circuler l'air, je me dis cela devant le miroir. Puis je sors sur le balcon, la baie s'éteint lentement.
J'écris qu'une poule peut se changer en guitare, aussitôt rien ne se passe.

 

 

30.10.2009

312. sous l'arche

 

 

Des litres de sang déferlent par les haut-parleurs. Nous sourions, hébétés. Antine descend sous l'arche, deux pintes dorées dans chaque main. Parmi le banc d'anguille s'enfonçant sous l'eau noire, nous devenons l'une d'elle, intensément assoçiée à l'hystérie et libre d'en perdre l'âme.

 

25.10.2009

311. l'idée

 

 

L'idée d'inventer chaque soir une issue dans le langage, de perçer sur le jour une échappatoire du sens, finit par me tenir dans l'hallucination de ma réussite, un arrière-monde incontrôlé où chaque pas de côté figurerait un pas en avant mais vers qui, vers quoi ? Je fus comme happé par cette idée naïve, incapable de renoncer à son sortilège stérile, rangeant je ne sais où mes clés et mes papiers, circulant à bicyclette sur des axes secondaires sans fin.

 

 

24.10.2009

310. fleurs

 

 

 

En quelques millénaires, l'homme deviendra une fleur dotée de pétales noirs et bleus. Nous laisserons tomber le changement d'heure et repousserons plus loin l'idée de disparaître. Chacun sur notre tige, ballotés par la brise, nous aurons tout loisir de respirer enfin la profonde hébétude - la cruelle stupeur qui nous sied si mal aujourd'hui.

 

 

23.10.2009

309. la triche

 

 

Je tournais en rond. « Il faut que je trouve un truc à faire, il faut que je trouve quelque chose à faire, il faut que je m'en sorte tout seul ». Difficilement ça finissait par venir, je déplaçais la table vers la fenêtre, je posais la chaise sur la table, je basculais la fenêtre, je montais sur la table, sur la chaise et glissais un pied dehors jusqu'à ce qu'il se pose sur le parapet de marbre. Puis je tirais mon buste et tout le corps à l'extérieur. Je soufflais un grand coup et saluais une collègue, au 112ème étage de l'immeuble d'en face, je remontais mes lunettes et je sautais dans le vide. Après quoi je remontais et ainsi cinq ou six fois dans la journée.
L'Interne m'avait grondé plusieurs fois, convoqué mes parents, évoqué le Directeur, et la grande porte ouverte. Ni chaud ni froid je continuais à me divertir, ça valait mieux que mourir, mourir d'ennui, me laisser digérer par la mâchoire, le bonheur. Je répétais des pas d'escrime aussi, quelquefois, dans le bureau d'Antine. Je n'ai pas le souvenir d'avoir une seule fois renoncé à surprendre et dévier le tour que j'avais donné moi-même à la toupie dansant là-dedans. Je trichais sur tous les fronts pour m'en sortir, et j'aimais ça sans regret.

 

 

 

 

21.10.2009

308. chèvres et chiots

 

 

Les fenêtres allumées discutent entre elles. Celui qui nage parmi les nappes de trafic automobile n'éprouve aucune pitié à leur égard. Leur banalité moelleuse s'écrase dans ses yeux comme des balles de ping pong. Des chèvres, des chiots morts l'ennuieraient davantage car il connait le goût de la chair et de la charogne, et la lumière n'a pas de goût. Pas d'âme, pas d'existence au fond, que son petit tapage dans l'enclos des tapisseries.

 

 

19.10.2009

307. elle disparaît

 

 

« attends-moi » dit-elle comme elle disparaît
loin devant moi qui cours à perdre haleine
et voilà
je l'ai perdue
Je fais demi-tour, je redescends l'allée, des numéros de Télérama déjà me montent aux yeux – ça y est je les pleure - c'est extrêmement douloureux, cela raye les globes - impossible de plus rien voir à cause d'elle – laissons faire, dans la tête il se peut que je trouve un travail de quoi manger des billes brûlantes – la tête est hors de cause - ailleurs – comme elle a disparu

 

 

 

18.10.2009

306. en gare

 

 

Je descends du train, le sol est mou, l'eau glaciale, des hordes de petits crustacés ressemblant à des hippocampes s'échappent du sable et montent à toute vitesse vers la lumière tandis que je m'écrase sur une poubelle, un clochard me tire par la manche, il me demande l'heure il me demande si tout cela est juste, il ne veut pas d'une seconde chance, il ne veut pas respirer autre chose que ce liquide gluant, je cours en direction d'une banque mes mouvements semblent se décomposer d'eux-mêmes, ralentir, s'approcher d'un point limite au-delà duquel je serais définitivement momifié dans cette cire comme un instant irrésistible qui vous arrache à la banalité du monde en même temps qu'il vous pend au lourd crochet d'acier – la gare s'est évanouie, déjà disparue dans mon dos et je suis seul sur le trottoir glacé, redoutant comme la mort qu'un souvenir revienne

 

 

17.10.2009

305. médecin

 

 

C'était un bon médecin, il dérangeait à peine les patients qu'il tuait.

 

 

15.10.2009

304. tgv

 

 

Nous avions oublié le ridicule qu'il y a à être assis dans un train pendant que la terre défile au dehors, à éparpiller notre image dans des cristaux liquides, à conjurer enfin la mort dans des simulacres et des rituels gravement régressifs pour lesquels nous émiettions le temps en paillettes infimes impossibles à croquer. Dehors, l'inactuel passage des vents, le gel des nuit, l'étoile : tout ce par quoi le chétif existant jubile à se sentir crever.
Nié, banni, honteux, le ridicule se faisait intensément présent. Nous avions faim, d'une faim absurde, sans objet, localisant au ventre notre intuition du vide.

 

 

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