17.09.2009
286. "je me regardais..." (suite)
"Je me regardais très gaiement dans le miroir. Je ne changeais pas d'expression. Je n'avais d'expression qu'en dehors du miroir. La journée je n'écoutais ni la maîtresse ni ma mère, ni ces huit cousins qui allaient et venaient vers des projets obscurs, des scènes que je me représentais très bien, qui traversaient la maison, interpellaient des absents, complotaient au téléphone. J''étais avec eux, j'étais eux. Quand nous sortions les rues me paraissaient trop étroites, propres, neuves, comme des objets de supermarché, c'était la ville et je voulais la connaître toute entière, dans ses recoins, ses trappes, caves. On me disait que je n'y viendrais jamais, que je resterais hébété, sans travail, je me tairais. Le chien passait en battant l'air de sa queue. Je n'y viendrai jamais, je ne serai rien, comme un chien, un chien qu'on ne voit pas, qui passe en baissant la queue. Le chien me regardait. J'étais avec lui, tout jeune chiot, divorcé de la réalité absconce. Plus j'accumulais de l'amour, plus je me sentais violent et invincible. Je me représentais la vie comme un choc, l'impact d'une arme à feu, le tonnerre et je la regardais produire du sang dans mon assiette et je l'aimais."
12:59 Publié dans Séries en vrac | Lien permanent | Envoyer cette note



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