12.07.2009

246. devenir fou

 

 

 

"Il est si facile de devenir fou. Un jour, une phrase détraquée fiche tout en l'air. La virgule maladroite, l'adverbe mal employé investit un coin de peur, puis ouvre grand la brèche. Ce que vous attendiez, jadis, de votre vie envahit complètement le bocal, vous êtes Napoléon, avant d'un seul coup s'assécher: il n'y a plus personne. Et l'affection pathologique est si proprement, si parfaitement vous-mêmes que ni vous ni qui que ce soit n'est en mesure d'avoir de regret. Un poisson dans le vide.
Vous glissez à plat ventre sur l'allée de gravier de l'hôpital avant de prendre de l'altitude, de monter, de monter dans le silence, d'y rencontrer une fraîcheur et de vous enfoncez dans le bleu sombre.
C'est par exemple l'histoire de votre famille. Ou encore l'histoire d'un sentiment qui rouille, qui tâche. Ou encore l'histoire du virage mal négocié ou encore celle de la honte qui monte. Quelque chose de lugubre. Alors on se détache, on dévie, on dérape. On se délivre au fond. On saute pour quitter les lieux instables.

L'eau est d'une couleur tout à fait inattendue. La lumière étrangère. Les sons caressent la peau et restent au dehors. Ils meurent sans prendre sens. Vous n'essayez plus d'exprimer cela. Vous retenez des détails qui gonflent, qui vous donnent un certain plaisir, de certaines joies et sûrement les étouffent.

L'espace est ce papier que vous pliez et dépliez dans un temps sans limite, sans surface. Voici enfin la récompense : une géométrie à votre guise, sur la table en plastique du réfectoire."

 

 

Les commentaires sont fermés.