31.05.2009

219. chômeurs (2)

 

 

"Pour nous qui avons étudié et dédié à nos mamans des diplômes inutiles, épuisés aussitôt dans notre virtuosité à cultiver le goût du jour, pour nous une ANPE "spéciale cadres" a été ouverte au centre du quartier d'affaire. Voilà où je vais aujourd'hui. Et sans savoir pourquoi. Je ne cherche pas de "poste" ni de "place", comme tu t'en doutes . Je donnerai plus volontiers dans le vol à la tire et pour l'instant je persiste à vivre pleinement c'est à dire à manger et boire, chier, baiser, boire, fumer, manger, boire. Voilà ici qu'un être en salue un autre. Tous deux font des gestes concentriques, des gestes humains, des signes dont je me sens tari. Telle est mon illusion qui continue : je me suis spécialisé dans cette soif. Je n'en veux à personne. Me cogne chaque nuit au lendemain."

 

 

29.05.2009

218. Chômeurs (1)

 

 

 

"Chômeurs. Indiens, indiens. Je sais qu'ils sont là, parmi les autres. Je sais qu'ils tournent en rond, comme les autres. Je suis avec eux et nous tournons. Nous avons été tirés d'une oisiveté honteuse et jetés au milieu des buildings, exhumés et livrés à la meute. Nous nous sommes tenus droit comme eux, nous avons marché aussi vite puisque nous désirions par-dessus tout reprendre place parmi eux, nous fondre, porter leur masque d'or. Le port altier, guidés par l'odeur du sang, nous avons brusqué le pavé, scindé l'espace et rectifié le temps dans des agendas noircis, calcinés, dépouillés jusqu'à l'os. Nous singeons la marche du présent, nous voudrions donner l'exact température du corps humain à l'instant x sous le regard des tours."

 

 

28.05.2009

217. le dîner

 

 

L'homme sans réseaux soutient qu'il est convenable, lors d'un dîner mondain, de tenir fermement son couteau dans la main gauche et sa fourchette dans l'oeil droit du beau parleur.
"Trop fêlé pour y boire un grand cru, le crâne du philosophe sera le support idéal, en revanche, pour rompre le pain."
L'addition suit le dessert. Le café s'injecte dans le coeur.
"Au contact de l'air du soir, les rescapés brûleront."

 

 

26.05.2009

216.

 

 

"étendue sur le dos elle répétait avec la mort l'instant crucial du baptême mais personne autour de la flaque ne connaissait son nom. je me penchai et la serrai dans mes bras. elle se désagrégea en feuilles de trèfles qui tombèrent sans bruit, recouvrant l'eau."

 

 

25.05.2009

215. Napoléon

 

 

 

Le Concordat, pour Napoléon, n'était pas seulement un moyen oblique d'assumer certaines pulsions sexuelles, il s'agissait encore de contraindre son épaule gauche à tenir ferme dans la clavicule car en se déboitant la tête de l'humérus ouvrait les vannes à un tas d'idées fausses, de petits vices, de préjugés qui se couchaient en travers de sa vision des choses et l'éloignaient de la sûre vérité :  le sang, le cri des femmes violées et l'arôme des vignes.

 

 

 

22.05.2009

214. rupture du jeûne

 

 

dans son bol tournent des souris blanches
il lève l'oeil – c'est la nuit, le matin
le cri d'un clochard ivre suspend la rue
quatre jours
quatre jours en même temps se taisent

 

 

21.05.2009

213. le dérangé

 

 

Antoine Peluchet figure ce même dérangement – déchet incompréhensible d'absence enchâssé dans les traits du visage – que l'homme sans réseaux monte ici en neige - en épingle : en miroir de sable de cendre d'eau

 

 

 

20.05.2009

212. l'homme sans réseaux croise Antoine Peluchet

 

 

« Il faut alors imaginer qu'un jour, Toussaint perçu dans le fils – et n'en finit plus dès lors de percevoir – quelque chose, geste, parole ou plus vraisemblablement silence, qui lui déplut : une pesée trop légère aux mancherons de la charrue, une paresse à vivre, un regard qui demeurait obstinément le même, qu'il se posât sur des seigles parfaits ou des blés où s'est roulé l'orage, un regard pareil à la terre innombrable et toujours la même. Or le père aimait son lopin : c'est à dire que son lopin était son pire ennemi et que, né dans ce combat mortel qui le gardait debout, lui tenait lieu de vie et lentement le tuait, dans la complicité d'un duel interminable et commencé bien avant lui, il prenait pour amour sa haine implacable, essentielle. Et sans doute le fils rendait-il les armes parce que la terre n'était pas son ennemie mortelle : son ennemi à lui, c'était peut-être […] la vaste nuit stérile, ou les mots qui flottent autour des choses comme des défroques achetées en foire ; et à quoi, dès lors, se mesurer ? »

(Pierre Michon, Vies minuscules, Vie d'Antoine Peluchet)

 

 

« il faut encore imaginer que son arme n'était ni le fax, ni les rappels à l'ordre, ni la croix des promotions en sursis, mais le secret d'un dégoût pour lui-même qui faussait l'œil et fourchait la parole. Et qu'il aimait autant ce dégoût que le père son lopin. Souvent vers six heures, ayant récité seul l'organigramme, il sentait le sol se dérober en se levant de table, un malaise monter et se retenait à l'oblique sur la fontaine à eau. Dans le profond déséquilibre du devoir, il se croyait malade. Il se surprenait constamment en train de prier - pour des choses de rien, des retards, des humeurs – et cela redoublait l'angoisse d'étreindre un rêve, d'étouffer sous un toit de carton. Car toujours la prière atteignait au-delà : tout ce qu'il retenait d'inavouable se mouvait lentement dans un ciel, sur des flaques ou dans livres qu'il ne savait plus lire. Des pas d'ange s'échappaient au loin : lui priait, papillon froissé dans l'océan de merde, sans présent, sans présent. »

 

 

17.05.2009

211. les derniers

 

 

Ce que nous ne savons pas, c'est que nous sommes déjà les derniers habitants sur cette planète.
"On est ensemble" comme disent les africains.

 


15.05.2009

210. l'époque

 

 

 

Il aime cette époque mais il l'aimerait plus encore si elle cessait de se détruire. Cela ne le fascine pas, cela l'exaspère, cela le blesse. Comme une petite bourgeoise qui n'a jamais connu l'échec, elle joue avec ses nerfs parce qu'il sait qu'il n'y a pas de seconde chance. Il pense à des pigeons en pleurs devant des tombes. Aux cocus sur son dos. Il se rappelle les beaux moments.

 

 

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