30.03.2009

180.

 

 

"Et cette matière périssable me devance. Marche devant. Connaît pour moi, avant moi la chaleur, la lumière, reconnaît chemise et pantalon. J'attends de parvenir à ce corps
de revenir sous cette peau
habiter cette main
quitter le glacis des vitrines, le glacis du bocal et remarcher ici et croquer des kiwis, des sardines, des seins, et boire et vénérer purement le trac qui me tient debout, courir après l'aisance du grand jour. Etre libre pour contempler sa prison, c'est s'allonger sous le ciel, fumer la vache."

 

 

29.03.2009

179. L'homme sans réseaux croise Marcel

 

 

"Pour un convalescent qui se repose tout le jour dans un jardin fleuriste ou dans un verger, une odeur de fleurs et de fruits n'imprègne pas plus profondément les mille riens dont se compose son farniente que pour moi cette couleur, cet arôme que mes regards allaient chercher sur ces jeunes filles et dont la douceur finissait par s'incorporer en moi. Ainsi les raisins se sucrent-ils au soleil."

(M. Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs.)


 

"Les creux tâchent dans l'esprit. C'est surtout d'évitements – de disettes que se forment les nuages. Les souvenirs de peaux ou de voix me rendent malade. Sous la pluie on se serrerait on recueillerait du silence avec nos mains de la pluie froide comme la foule d'oubliés que l'on traîne que l'on enchaîne en suites codées cryptant notre écrasement et l'on referait  peut-être ce chemin peut-être ce bout de chemin qui passe dans nos souliers sans jamais arriver."


 

26.03.2009

178. seul

 

"Le paysage se tenait là, un sourire énigmatique aux lèvres et j’avais l’impression d’avoir posé mes godasses dans une salle du musée du Louvres où bruiraient cependant un grondement tellurique, trois hiboux et quelques milliers d’insectes affairés à tisser dans l’humus les toiles compliqués des forêts et des plaines où s’amortissaient les gamelles de mon évasion.
Je m’enveloppai dans l’obscurité et, timbré, m’envoyai aux quatre vents."

 

 

25.03.2009

177. posséder

 

 

 

L'homme sans réseaux regarde le problème en face:
« Posséder une femme, est-ce vraiment un remède contre le vide qu'elle creuse en nous ? Faut-il se la loger dans la tempe, la bouche, le coeur, le cervelet ? Ailleurs ? Quelle surface pour quel budget ? »
Des tas d'hirondelles dégringolent dans son diabolo-fraise. Il répondra demain.

 

 

23.03.2009

176. l'espace d'un temps

 

 

sur un rail sur une route sous un ciel sur un sein dans un pot sous terre : n'importe où pourvu que son oreille reste plaquée à sa tempe, que sa mâchoire reste fixée à son crâne, et que le jour perçe à travers la bille de l'oeil ouvert pour cuire et transformer rail route pot ciel sein et terre en autant de mets fumants qui apaiseront sa rêverie cannibale, l'espace d'un temps

 



22.03.2009

175. au-dessus du crâne

 

 

 

"On m'a collé dans les pattes cette culimposture d'honnête homme moi qui ne valait pas la corde volontiers fourbe parfois vicieux me suis cassé la gueule et trois molaires recta dans le macadam on m'a collé un peu de patience à huit ans je rêvais d'en avoir douze – haut comme une montagne pour dominer ces têtes de mouches et leur apprendre leur apprendre quoi ? leur apprendre rien leur apprendre à se méfier du surgissement des riens qui hameçonnent les coins de chaire : mon visage et mes bras et ma peau à ces sourds ces idiots ces sourds, tu vois ? je me demande bien qu'en foutre aujourd'hui de mes bras je me demande – l'histoire plus large de mon temps serait d'avoir cru au-delà prolongé au-delà le voyage mes jours mes jours vivants, sniffé goulûment le grand air, poussé loin le bouchon parcouru des lignes qui s'éparpillaient de mes veines à la terre déraillé dans la poussière et malgré tout l'honnête homme ainsi est demeuré debout debout sur son propre crâne n'est-ce pas qu'il sautille infime insecte qui debout sautille-sautille-sautille sur son propre crâne n'est-ce pas ?"

 

 

20.03.2009

174. inventaire d'intentions

 

-presser un moment du jour et boire son jus
-déplacer l'oeil du journal intime hors de son orbite naturelle - le nombril - le faire rouler dans l'herbe
-pisser dans le violoncelle
-recracher par morceau l'indigeste - des livres et du reste

 

18.03.2009

173.

 

 

 

Comme derrière un rideau de pluie claire, il voyait sur le seuil passer ses seize femmes, ses seize faces d'attente et de chance qui dénouaient sa colère. Mais une autre colère remplaçait l'ancienne. Les visages, paroles et gestes dont il croyait se délester tapotaient d'une main blanche l'abat-jour de carton juste au-dessus du lit.

 

 

 

17.03.2009

172. généalogie (suite)

 

 

Il aime les enfants il aime les sports d'équipe il aime Mozart il aime les frites c'est un brave type inutile et taré il apprendrait à coudre si vous le souhaitiez ni haineux sanguinaire ni monomane jamais malade on s'en ferait un pull à col roulé il n'aime pas la banalité ni le crime ni l'envers du décor ni le pouvoir il fait ce qu'il peut et un peu plus il cuisine quelquefois des marinades sophistiquées il a connu des femmes il a connu des hommes il est drôle quand il veut quand il faut il rit premier second troisième degré il préfererait mourir de chaud que de froid il a fait des choix dans la vie il danse mal il baise bien il dort trop il chante dessine écrit un peu il descend vers le centre de la terre bible en main rejoindre l'incandescent noyau dont il sort il connaît le cirque l'amour la délivrance et il s'éternise sur le bord d'un fil noué par-dessus la paix morbide d'une phrase tranchée sur l'infidélité des mères

 

 

16.03.2009

171. généalogie (suite)

 

 

 

Prenez de la farine, deux oeufs, un peu d'huile et de sel. Délayez avec du lait. Laissez reposer deux heures. Faîtes-cuire, vous avez des crêpes.
Mais l'homme sans réseaux ne vient pas de là. Je me suis souvenu d'un gravillon jeté dans une flaque. J'ai voulu reproduire ce ploc, cette onde boueuse qui ne reflétait rien. Point aveugle, caillou noyé dans l'oeil.

 

 

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