31.12.2008

123. chaque matin je ne sais pas où je vais

 

"Chaque matin, je ne sais pas où je vais. Je me réveille dans un drap blanc ou bleu, avec une femme à mes côtés ou seul, nu, neuf et déjà vieux. Je bois mon café. Mon chocolat au lait. Mon jus de papaye. Puis il me suffit de descendre trois étages, dévisser l'écoutille, c'est la rue. Une rue. Commence une journée ordinaire.
Je me rends au collège où j'enseigne. Au bistrot où je bois. Au champ où je bèche. Des têtes défilent, emmanchées à des corps. Il y a ma fille, mon père, un ami dénommé Bip ou Barney, au restaurant on sert des huîtres. C'est le repas de noël.
C'est un grand désordre. Sur le coup de quatorze heures je fais ma prière. La police me chasse de l'entrée du palais Royal : il paraît qu'un mendiant borgne nuit à l'image de la République. En revanche les touristes m'apprécient. Je me glisse dans un groupe, devant la Joconde. Je parle, je commente. En japonais, en flamand, en grec. Nous nous photographions. Je les récompense avec des cacahuètes. Des palettes entières de bourriches arrivent d'Oléron. Le cariste est un ami, un sale con. On plaisante, on chante, on se drague un peu. Puis je rencontre les parents, pas dupe pourtant du chasseur en poste derrière un buisson. Untel m'affirme qu'il connait bien Salvo C. Adam ; je déteste qu'on cherche à m'impressionner lorsque je descends de scène. J'ai tout donné, comme d'habitude. Je vomis longtemps sous terre. Enfin on me remonte dans une petite nacelle. Mes coéquipiers sont là qui pleurent. Nous nous sommes régalés. Je range ma raquette. Je salue. Je sors.
Le soir, j'écris : « Chaque matin, chaque année, je ne sais pas où je vais... »
Je change des mots, je brouille les êtres, les lieux. Tout sera différent : je truque la fin, pose des trappes. Chaque matin me pique comme une aiguille, au coeur. M'effrite. Les gens qui lisent sont étonnés. Très vite, ils retournent à leur ordinaire. Ils se traversent sans cesse dans l'ombre. Je me casse, rugis, dans la lumière. Avec ces aiguilles, bon an mal an je tricote un pantalon, un bonnet. Un parachute piégé, pour les faux amis qui causent. Depuis l'avion, je contemple la nature, fourmillante marqueterie de paroles en l'air. Et je recommence à zéro."

 

 

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