31.10.2008

85. la course

 

Nous avons couru loin. Nos saisons déclinaient. Sur la peau dure des cailloux passaient en coup de vent nos ombres jetées au feu.

30.10.2008

84. une trace

 

Sans rire pourtant, l'homme sans réseaux ausculte le paysage : comme si pouvait perdurer une trace du jour pendant qu'il chute.

29.10.2008

83. les origines

 

Sa mémoire éclatée sur un bord de route, ramassis de tessons coupants, ne nous renseigne pas du tout sur les origines de l'homme sans réseaux.

Nous savons seulement qu'il s'est réveillé d'un long coma après que les médecins eurent renoncé à lui. Un appareil complexe produisant des impulsions éléctriques semblait le maintenir en vie. Sitôt qu'il fut débranché de son cortex, l'homme sans réseaux ouvrit les yeux et dit "j'arrive !" en s'esclaffant.

Un fil cède, un tissu se déchire, un compteur disjoncte : chaque fois sa pensée se fait plus précise, plus clair le son de sa voix, plus profond l'abîme qui consacre en lui l'éloignement des origines.

28.10.2008

82. le médecin

 

"Nous, profanes, savons pourtant que le médecin, lorsqu'il applique un stéthoscope sur notre poitrine, entend l'écho de bruits perçus dans une de nos vies antérieures: bruissement, feulement, plic-ploc des eaux. Et qu'il n'ose y croire. Et qu'il nous tue pour l'oublier."

 

27.10.2008

81. ne pas réagir

 

Quelquefois ma pensée s'éloigne des paroles prononçables. Je garde les yeux ouverts, l'air vivant et je garde quelque part la sensation devant moi du monde. Mais ma pensée s'est écoulée dans une faille inconnue vers des ténèbres ou des limbes. Je me trouve littéralement siphonné. Rien d'abstrait là-dedans: je bégaye, je marche en crabe, ferme les yeux pour m'y retrouver.

Que sonde-t-elle sans moi ? Est-ce cela, l'âme ? Alors elle ne m'appartient nullement et pour me retenir, pour adhérer malgré tout aux parois du réèl, j'invoque à travers l'homme sans réseaux les souvenirs ou la lumière.

24.10.2008

80. les défis (suite)

 

A la surprise générale, l'homme sans réseaux renonce à dire du mal des voyageurs, aventuriers et autres baroudeurs. Il constate qu'il s'en fiche.

" Je dérange autant qu'eux l'ordre du monde quand je prends mon thé du matin, sans compter que cela hydrate efficacement."

Et le monde, et l'infini des êtres se recomposent chaque fois qu'il imagine ce que peut être le désert d'Atacama ou le thé du lendemain.

23.10.2008

79. l'homme sans réseaux croise le Roi (et l'Ange)

 

"Je le gifle, je le gifle, je le mouche ensuite par dérision comme un enfant. Cependant il est bien évident que c'est lui le Roi et moi son sujet, son unique sujet.
A coups de pied dans le cul, je le chasse de ma chambre. Je le couvre de déchets de cuisine et d'ordures. Je lui casse la vaisselle dans les jambes. Je lui bourre les oreilles de basses et pertinentes injures, pour bien atteindre à la fois profondément et honteusement, de calomnies à la Napolitaine particulièrement crasseuses et circonstanciées, et dont le seul énoncé est une souillure dont on ne peut plus se défaire, habit ignoble fait sur mesure: le purin vraiment de l'existence.
Eh bien, il me faut recommencer le lendemain."

(Henri Michaux, Mon Roi)

"Comme ses objets perdus qu'on croyait avoir partout cherchés et qui surgissent un jour d'un mouvement insolite semblant leur propre volonté, j'ai beau me voir en face j'embrasse un courant d'air, me rue sur rien, mais qu'une cendre en tombant brûle deux poils sur le dos de ma main et passe mon Ange stupéfait: oui, c'est moi, là, qui volète nu dans l'infini des temps."

22.10.2008

78. le bon usage (suite et fin)

 

"De même, finissons-en avec les choses, les objets, les mots qui nous possèdent. Mettons leur crasse inutilité, leur signe nul cul par-dessus tête."

[B.O.N.U.S.A.G.E.N.U.A.G.E.B.O.S.S.E.G.A.B.O.U.N.N.A.S.G.E.O.B]

Et l'homme sans réseaux déplaçait sur son frigidaire les lettres multicolores à la recherche d'un bon mot.

21.10.2008

77. le bon usage (suite)

 

"D'un coup de pied, le gamin envoie valdinguer son tracteur rutilant. Il ne veut pas des exigences qu'un beau jouet porte avec lui. Ce qu'il veut, c'est pleurer dans son coin de n'avoir aucun jouet."

20.10.2008

76. le bon usage (suite)

 

"Etre doué pour quelquechose : l'invocation latente du surnaturel chez l'homme quand il parle de son semblable paraît si peu conforme à l'usage réel, quotidien, que nous faisons de notre corps qu'un doute persiste et se nourrit du génie même attribuable aux objets. J'ai moi-même bien connu une pochette plastifiée dans la fleur de l'âge qui préférait à sa vocation initiale un emploi bien moins rémunéré de cale, pliée en huit sous un coin de bureau."

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