23.11.2009

328. je mange

 

 

"je mange je mange je claque mon âme contre la planche je remonte mes hanches je les fixe au vérin qui entraîne la meule, ça grince et je mange encore je mange dans le tas - qu'il reste rien - donnez-moi ça je fais disparaître donne, allez donne je mange la sortie derrière moi et toi tu reste dedans"

 

 

 

22.11.2009

327. l'antre du loup

 

 

« L’antre du loup c’est ce corridor vide le long duquel je marcherai, les bras roides tendus dans l’obscurité, dans lequel j'attendrai toute l'éternité un son de ta voix ou une mèche, un post-it volant sur un signe d'adieu »

 

 

 

20.11.2009

326. dix-huit heure

 

 

il remontait le champ par lacets méthodiques, l'air à vingt trois degrés, dix-huit heures trente, quelques particules cendrées montaient vers le ciel bleu, sur le trèfle l'âne vit un puceron et une ville qu'il brouta avec le reste

 

 

18.11.2009

325. sens

 

 

"des hordes de petits chiffons verts dévalent dans l'eau tiède, le suicidé se lève et rédige d'un trait trois mille nouvelles sentences"

 

 

il se peut que cette phrase ait un sens (ou pas), métaphorique peut-être pourtant un sens concret mais sourd, qui m'échappe à moi-même, d'ailleurs, sans avoir rien en commun  avec l'expression contournée d'un inconscient mais serait comme une opération de la langue sur moi (et non l'inverse), comme l'extraction par la langue d'un minéral sécrété par mon corps et qu'il refuse d'admettre au point de le voiler dans la banalité de mon être, il se peut que cette idée elle-même soit une banalité sordide et je ne peux pourtant me défaire de son enraçinement dans l'illusion d'une singularité brute, paradoxe de mortel que je me hâte d'énoncer, de répéter, de hurler parce qu'il brûle - nous cherchons tous l'issue du cirque et nos convulsions perpétuent le spectacle au centre de la piste

 

 

17.11.2009

324. eau tiède

 

 

 

des hordes de petits chiffons verts dévalent dans l'eau tiède, le suicidé se lève et rédige d'un trait trois mille nouvelles paroles de sa vie

 

 

 

15.11.2009

323.

 

 

 

Rien n'est virtuel, ici, Jean-Baptiste, rien n'est réel, c'est ton pompeux miroir, l'anniversaire de tes dix ans : tu voudrais te saouler en croquant d'exécrables chocolats au kirsch – c'est l'humain dimanche qui tremble dans les foyers, qui songe aux morceaux de temps émiettés à la surface des soupes

 

 

14.11.2009

322. l'espagne

 

 

On m'a dit qu'il y avait des trains, des mines, des camions et des autoroutes en Espagne, je ne me souviens de rien de tout cela. J'ai vu trente-six matins d'automne, du givre sur mes gants, des trainées bleues qui indiquaient des perches de lumière dans le dédale d'un immense oasis. Pourtant j'ai bien roulé ma bosse, et déroulé la route, j'ai fait tourné mes jambes sur des pentes noires de pierre, dans des plateaux chauves rognés par les vautours. J'ai rencontré cinq ou six personnes, ils ne m'ont pas parlé de cela. J'ai revendu une guitare à Grenade, j'ai acheté du jambon un peu partout. L'automne, il faut croire, tout est en-dessous de tout, les lieux se vident et laissent cette impression de vérité crue, cette beauté sordide qu'on embrasse à pleine bouche quand on a faim et soif et

 

 

13.11.2009

321. beaux draps

 

 

Quatre fois sur cent, la feuille de journal est soufflée loin de moi pendant la nuit. Dessillé des pages d'actualité bavarde, le tonneau orange de la ville verse sur moi son air chaud et son vin de rêve.

 

 

 

 

 

11.11.2009

320. l'homme sans réseaux croise l'homme impassible

 

 

 

Il se penche au bord du parapet et tient sa tête, trop petite, par les oreilles. L'arète du toit fait une parallèle à ses épaules et la cheminée à l'air d'être son cou.
Les nuages font marcher la maison dans le jardin. Au milieu des fils de fer et des branches, elle s'arrête; on ne regarde plus en l'air.
Les toiles d'araignée se déchirent avec un bruit de soie, quand on ouvre enfin la fenêtre, et lui, dont la tête n'a pas changé, a perdu son beau royaume d'autrefois.

(Pierre Reverdy, L'homme impassible, Poèmes en prose)

 

 

Les cars de touristes s'amassent une dernière fois avant d'aller mourir en solitaire, dans une brousse inconnue de tous. Ils se vident, nous nous vidons d'un étonnement qui depuis le début nous écoeure. Apaisés, ils peuvent expirer en admirant leur cage d'acier étincelante et le creux dans le velour des sièges. Notre-Dame et Rome dégagent en silence, maintenant c'est une maison qui a pris la route, une maison malade elle aussi du lointain. Son salon mobile s'emplit comme un poumon de grains, de lumière, et d'archanges douaniers

 

 

10.11.2009

319. finir

 

 

 

je finirai par écrire tout à fait n'importe quoi, enfumé par des feux de paille allumés dans l'enfance l'ennui enfoncé dans la bouche
je me retiens d'en noircir des pages le visages des personnages de furie
avec ma mallette dans l'air froid, le contrat en main je finirai par vendre un truc et me laisser crever, le ventre ouvert, un secret vide une signature
le même dépôt, le même résidu gris en bière

 

 

09.11.2009

318. roman

 

 

 

Je finirai ici par écrire un roman la prochaine note pourra être un roman entier plutôt que décourager jour après jour l'écriture, décourager d'écrire avec l'esprit du sale môme arrachant ses membres à une mouche un roman par exemple commence le soir il y a seize ans comme je m'assoupissais en tenant la barre de la felouque et qu'Ismaël caressait l'eau tiède nous remontions sans peine un roman averti de soi, plein d'inspiration et d'erreur, juste assez lent pour lentement confondre les renflements de sable avec des algues brunes car déjà il faisait sombre juste assez long pour longuement confondre le narrateur en excuses biographiées, tromper son monde sur la marchandise, écouler tout cela sous l'eau les sables du Nil et le reste j'ai très bien connu sans forfanterie ce monde-là, du roman je ne me méprends pas je l'ai si bien vécu que je repousse à demain cette jungle de souvenir et de séduction qui m'attire à elle, commence à me perdre avant que je ne puisse en offrir même un grain, insaisissable sable coulant entre mes mains, Grischa bombait le torse pour impressionner le paysan berbère, était-ce bien utile ! Étonnante chose que cette manière d'écrire sans étouffer, je me surprends à respirer l'air du soir déjà bien avancé à rôder entre les pauvres lignes tendues depuis la berge et je continue à me demander comment éviter cela malgré tout, éviter ce roman-là qui vient, monte m'échappe à la fois et disparaît emportant ma tristesse je n'ai aucun regret à le laisser fuir, sans réseaux je l'étais plus que jamais passant à la surface

 

 

 

08.11.2009

317. pourquoi très précisément j'écris

 

 

J'écris très précisément dans l'attente de peu, un oursin dans chaque poche. J'écris un ourson dans chaque manche pour réformer le code du travail. Je code l'adn de l'attente de Dieu.

 

 

03.11.2009

316. clou

 

 

planté dans les dents, un clou de girofle vous crucifie très sûrement sur la chaîne de montage - je me souviens parfaitement des traits du traître qui nous dénoncait d'un côté et bavassait des rhétoriques de lutte armée de l'autre - coincés tous ensemble sur la même noix dérivant de banque en banque sans pouvoir jamais aborder j'en garde encore la faim la honte le goût de poussière

 

 

 

02.11.2009

315. photo

 

 

l'homme sans réseaux louche sur la photo louche vers l'étrange animal qui en noir et blanc derrière lui surgit du lac et disparaît et ressurgit et replonge et revient à mesure que vous cherchez à traverser le papier - ce n'est qu'une photo - jusqu'à ce que ce soit lui au premier plan qui d'un seul coup s'efface

 

 

 

 

 

01.11.2009

314. souvenir 19, rendez-vous

 

 

deux sur un seul bicross parfaitement inconfortable nous franchissons les barbelés bordant le lotissement pour débarouler dans le vaste champ qui tombe jusqu’au Ratier – sur un sol de peu de neige gelé dissimulant moins les touffes d’herbe et les taupes que de petites pierres noires, des granules de douleur en patience – et enfin nous glissons l’un sur l’autre – d’abord presque sans bruit – puis le raclement des genoux – puis le tibia qui heurte l’acier blanc du guidon avant qu’un coude sans doute rencontre le haut de mon crâne sèchement - j'aperçois le ciel - les poignées de frein à présent me rentrent dans l’estomac - j’ai l’impression de rouler cinq ou dix ans dans l’amas de boue grise et durant cette décennie j’élabore un éloge délicat du feu, des rougeurs, des marques et des cloques, un plaidoyer décuplé des brûlures dans le pressentiment vertigineux qu’un rendez-vous est pris, que quelque chose me relie au-delà d’aujourd’hui, au-delà du mercurochrome, me relie à moi-même au-delà de ma disparition programmée cet hiver ou l’hiver prochain et que déjà j’en retire l’amour, la force, la mystique et que déjà je m'en nourris et m'en moque - m'allongeant mollement sous des jonchées d'orties

31.10.2009

313. l'art

 

 

 

Je me dis que l'art souvent nous étouffe, je me dis l'art devrait naître de la pensée vague, de l'imagination médiocre, je me dis d'une technique imparfaite l'art deviendrait l'âme corrompue de l'inélégance, marcherait sur le même trottoir, se brosserait les dents avec nous, nous tiendrait par la corde du dedans, inciserait l'abdomen pour faire circuler l'air, je me dis cela devant le miroir. Puis je sors sur le balcon, la baie s'éteint lentement.
J'écris qu'une poule peut se changer en guitare, aussitôt rien ne se passe.

 

 

30.10.2009

312. sous l'arche

 

 

Des litres de sang déferlent par les haut-parleurs. Nous sourions, hébétés. Antine descend sous l'arche, deux pintes dorées dans chaque main. Parmi le banc d'anguille s'enfonçant sous l'eau noire, nous devenons l'une d'elle, intensément assoçiée à l'hystérie et libre d'en perdre l'âme.

 

25.10.2009

311. l'idée

 

 

L'idée d'inventer chaque soir une issue dans le langage, de perçer sur le jour une échappatoire du sens, finit par me tenir dans l'hallucination de ma réussite, un arrière-monde incontrôlé où chaque pas de côté figurerait un pas en avant mais vers qui, vers quoi ? Je fus comme happé par cette idée naïve, incapable de renoncer à son sortilège stérile, rangeant je ne sais où mes clés et mes papiers, circulant à bicyclette sur des axes secondaires sans fin.

 

 

24.10.2009

310. fleurs

 

 

 

En quelques millénaires, l'homme deviendra une fleur dotée de pétales noirs et bleus. Nous laisserons tomber le changement d'heure et repousserons plus loin l'idée de disparaître. Chacun sur notre tige, ballotés par la brise, nous aurons tout loisir de respirer enfin la profonde hébétude - la cruelle stupeur qui nous sied si mal aujourd'hui.

 

 

23.10.2009

309. la triche

 

 

Je tournais en rond. « Il faut que je trouve un truc à faire, il faut que je trouve quelque chose à faire, il faut que je m'en sorte tout seul ». Difficilement ça finissait par venir, je déplaçais la table vers la fenêtre, je posais la chaise sur la table, je basculais la fenêtre, je montais sur la table, sur la chaise et glissais un pied dehors jusqu'à ce qu'il se pose sur le parapet de marbre. Puis je tirais mon buste et tout le corps à l'extérieur. Je soufflais un grand coup et saluais une collègue, au 112ème étage de l'immeuble d'en face, je remontais mes lunettes et je sautais dans le vide. Après quoi je remontais et ainsi cinq ou six fois dans la journée.
L'Interne m'avait grondé plusieurs fois, convoqué mes parents, évoqué le Directeur, et la grande porte ouverte. Ni chaud ni froid je continuais à me divertir, ça valait mieux que mourir, mourir d'ennui, me laisser digérer par la mâchoire, le bonheur. Je répétais des pas d'escrime aussi, quelquefois, dans le bureau d'Antine. Je n'ai pas le souvenir d'avoir une seule fois renoncé à surprendre et dévier le tour que j'avais donné moi-même à la toupie dansant là-dedans. Je trichais sur tous les fronts pour m'en sortir, et j'aimais ça sans regret.