03.11.2009
316. clou
planté dans les dents, un clou de girofle vous crucifie très sûrement sur la chaîne de montage - je me souviens parfaitement des traits du traître qui nous dénoncait d'un côté et bavassait des rhétoriques de lutte armée de l'autre - coincés tous ensemble sur la même noix dérivant de banque en banque sans pouvoir jamais aborder j'en garde encore la faim la honte le goût de poussière
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02.11.2009
315. photo
l'homme sans réseaux louche sur la photo louche vers l'étrange animal qui en noir et blanc derrière lui surgit du lac et disparaît et ressurgit et replonge et revient à mesure que vous cherchez à traverser le papier - ce n'est qu'une photo - jusqu'à ce que ce soit lui au premier plan qui d'un seul coup s'efface
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01.11.2009
314. souvenir 19, rendez-vous
deux sur un seul bicross parfaitement inconfortable nous franchissons les barbelés bordant le lotissement pour débarouler dans le vaste champ qui tombe jusqu’au Ratier – sur un sol de peu de neige gelé dissimulant moins les touffes d’herbe et les taupes que de petites pierres noires, des granules de douleur en patience – et enfin nous glissons l’un sur l’autre – d’abord presque sans bruit – puis le raclement des genoux – puis le tibia qui heurte l’acier blanc du guidon avant qu’un coude sans doute rencontre le haut de mon crâne sèchement - j'aperçois le ciel - les poignées de frein à présent me rentrent dans l’estomac - j’ai l’impression de rouler cinq ou dix ans dans l’amas de boue grise et durant cette décennie j’élabore un éloge délicat du feu, des rougeurs, des marques et des cloques, un plaidoyer décuplé des brûlures dans le pressentiment vertigineux qu’un rendez-vous est pris, que quelque chose me relie au-delà d’aujourd’hui, au-delà du mercurochrome, me relie à moi-même au-delà de ma disparition programmée cet hiver ou l’hiver prochain et que déjà j’en retire l’amour, la force, la mystique et que déjà je m'en nourris et m'en moque - m'allongeant mollement sous des jonchées d'orties
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31.10.2009
313. l'art
Je me dis que l'art souvent nous étouffe, je me dis l'art devrait naître de la pensée vague, de l'imagination médiocre, je me dis d'une technique imparfaite l'art deviendrait l'âme corrompue de l'inélégance, marcherait sur le même trottoir, se brosserait les dents avec nous, nous tiendrait par la corde du dedans, inciserait l'abdomen pour faire circuler l'air, je me dis cela devant le miroir. Puis je sors sur le balcon, la baie s'éteint lentement.
J'écris qu'une poule peut se changer en guitare, aussitôt rien ne se passe.
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30.10.2009
312. sous l'arche
Des litres de sang déferlent par les haut-parleurs. Nous sourions, hébétés. Antine descend sous l'arche, deux pintes dorées dans chaque main. Parmi le banc d'anguille s'enfonçant sous l'eau noire, nous devenons l'une d'elle, intensément assoçiée à l'hystérie et libre d'en perdre l'âme.
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25.10.2009
311. l'idée
L'idée d'inventer chaque soir une issue dans le langage, de perçer sur le jour une échappatoire du sens, finit par me tenir dans l'hallucination de ma réussite, un arrière-monde incontrôlé où chaque pas de côté figurerait un pas en avant mais vers qui, vers quoi ? Je fus comme happé par cette idée naïve, incapable de renoncer à son sortilège stérile, rangeant je ne sais où mes clés et mes papiers, circulant à bicyclette sur des axes secondaires sans fin.
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24.10.2009
310. fleurs
En quelques millénaires, l'homme deviendra une fleur dotée de pétales noirs et bleus. Nous laisserons tomber le changement d'heure et repousserons plus loin l'idée de disparaître. Chacun sur notre tige, ballotés par la brise, nous aurons tout loisir de respirer enfin la profonde hébétude - la cruelle stupeur qui nous sied si mal aujourd'hui.
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23.10.2009
309. la triche
Je tournais en rond. « Il faut que je trouve un truc à faire, il faut que je trouve quelque chose à faire, il faut que je m'en sorte tout seul ». Difficilement ça finissait par venir, je déplaçais la table vers la fenêtre, je posais la chaise sur la table, je basculais la fenêtre, je montais sur la table, sur la chaise et glissais un pied dehors jusqu'à ce qu'il se pose sur le parapet de marbre. Puis je tirais mon buste et tout le corps à l'extérieur. Je soufflais un grand coup et saluais une collègue, au 112ème étage de l'immeuble d'en face, je remontais mes lunettes et je sautais dans le vide. Après quoi je remontais et ainsi cinq ou six fois dans la journée.
L'Interne m'avait grondé plusieurs fois, convoqué mes parents, évoqué le Directeur, et la grande porte ouverte. Ni chaud ni froid je continuais à me divertir, ça valait mieux que mourir, mourir d'ennui, me laisser digérer par la mâchoire, le bonheur. Je répétais des pas d'escrime aussi, quelquefois, dans le bureau d'Antine. Je n'ai pas le souvenir d'avoir une seule fois renoncé à surprendre et dévier le tour que j'avais donné moi-même à la toupie dansant là-dedans. Je trichais sur tous les fronts pour m'en sortir, et j'aimais ça sans regret.
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21.10.2009
308. chèvres et chiots
Les fenêtres allumées discutent entre elles. Celui qui nage parmi les nappes de trafic automobile n'éprouve aucune pitié à leur égard. Leur banalité moelleuse s'écrase dans ses yeux comme des balles de ping pong. Des chèvres, des chiots morts l'ennuieraient davantage car il connait le goût de la chair et de la charogne, et la lumière n'a pas de goût. Pas d'âme, pas d'existence au fond, que son petit tapage dans l'enclos des tapisseries.
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19.10.2009
307. elle disparaît
« attends-moi » dit-elle comme elle disparaît
loin devant moi qui cours à perdre haleine
et voilà
je l'ai perdue
Je fais demi-tour, je redescends l'allée, des numéros de Télérama déjà me montent aux yeux – ça y est je les pleure - c'est extrêmement douloureux, cela raye les globes - impossible de plus rien voir à cause d'elle – laissons faire, dans la tête il se peut que je trouve un travail de quoi manger des billes brûlantes – la tête est hors de cause - ailleurs – comme elle a disparu
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18.10.2009
306. en gare
Je descends du train, le sol est mou, l'eau glaciale, des hordes de petits crustacés ressemblant à des hippocampes s'échappent du sable et montent à toute vitesse vers la lumière tandis que je m'écrase sur une poubelle, un clochard me tire par la manche, il me demande l'heure il me demande si tout cela est juste, il ne veut pas d'une seconde chance, il ne veut pas respirer autre chose que ce liquide gluant, je cours en direction d'une banque mes mouvements semblent se décomposer d'eux-mêmes, ralentir, s'approcher d'un point limite au-delà duquel je serais définitivement momifié dans cette cire comme un instant irrésistible qui vous arrache à la banalité du monde en même temps qu'il vous pend au lourd crochet d'acier – la gare s'est évanouie, déjà disparue dans mon dos et je suis seul sur le trottoir glacé, redoutant comme la mort qu'un souvenir revienne
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17.10.2009
305. médecin
C'était un bon médecin, il dérangeait à peine les patients qu'il tuait.
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15.10.2009
304. tgv
Nous avions oublié le ridicule qu'il y a à être assis dans un train pendant que la terre défile au dehors, à éparpiller notre image dans des cristaux liquides, à conjurer enfin la mort dans des simulacres et des rituels gravement régressifs pour lesquels nous émiettions le temps en paillettes infimes impossibles à croquer. Dehors, l'inactuel passage des vents, le gel des nuit, l'étoile : tout ce par quoi le chétif existant jubile à se sentir crever.
Nié, banni, honteux, le ridicule se faisait intensément présent. Nous avions faim, d'une faim absurde, sans objet, localisant au ventre notre intuition du vide.
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14.10.2009
303. l'air
L'air contient un sucre qui, au contact d'une certaine lumière, permet de voyager dans le temps.
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12.10.2009
302. dans le cirage
De tout temps l'homme a vécu dans le cirage. De là cette couleur sombre. De temps en temps il en émerge, ouvre les yeux face au jour et se met à pousser des cris stridents. Alors le médecin pose la main sur sa tête et le repousse aussi loin qu'il peut. A intervalle régulier des bulles d'air montent à la surface qui, en éclatant produisent des « bon !» et des « aimable » et « merde ». De tout temps l'homme voudrait qu'on lui raconte une histoire et qu'il puisse tout comprendre. Ce n'est pas avec quelques « bon! » et quelques « voyons voir » qu'il peut tisser une histoire. L'homme dans le cirage doucement s'étouffe. Des flammèches phosphorescentes retombent dans l'air à côté des bulles éclatées. Elles emportent avec elles un morceau d'oeil ou d'oreille. Une curiosité de cendre pour cet animal souterrain. L'homme craint la mort plus que la vie, il aime à s'ennuyer, il ne sait pas choisir entre ce qu'il ignore et ce qu'il désire. Il tient un parapluie à l'arrêt d'autobus. Il regarde l'accident de voiture se produire sous son nez. Il s'agite. Il fonde une famille, sous l'oeil du médecin. La main repousse la tête aussi loin qu'elle peut, jusqu'à l'épaule. Il descend soigneusement, marche après marche, toujours craignant de glisser.
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11.10.2009
301. réveil
"Je m'étais réveillé en cendre. Un orgue jouait une sarabande. Eparpillé sur le tapis, je regardais les gouttes de cire couler lentement le long du cou d'un des choristes. Eux aussi se défaisaient lentement, il suffirait de patienter."
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10.10.2009
300. autres choses
Je ne me sens pas concerné par ce qui m’intéresse, je ne pense pas ce que je pense, les choses vont plus vite que moi.
L’existence se déglingue à toute allure. Toute la musique passe à côté, en plein dedans.
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09.10.2009
299.souvenir 18
"Je me souviens de trois types douteux qui, se réveillant sans oreilles, se mirent à rire d'un rire qui n'en finit jamais. Ils s'en moquaient et continuèrent à chercher une issue dans ce foutu pays à feu et à sang. Ils se quittèrent un jour, parvenu à une anse grise qu'ils préférèrent oublier. Les oreilles aussitôt repoussèrent, ils se sentaient vaincus par la liberté."
22:05 Publié dans Souvenirs | Lien permanent | Envoyer cette note
06.10.2009
298. choses
Il m'intéresse de savoir ce que je pense à propos de telle ou telle chose, mais souvent je découvre qu'il ne m'intéresse pas d'avoir un avis sur telle ou telle chose. Un oncle m'a dit : regarde les choses en face, depuis j'ai le torticolis. Je n'ai pas d'avis. Les choses m'encombrent totalement. Je ne fais aucun geste.
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05.10.2009
297. ce soir
"Quelque chose dans l'air craint ce soir, je ne vois pas bien quoi ni comment le dire autrement, quelque chose craint, l'ensemble paraît mal habillé, confus, franchement inutile, je me demande pourquoi je suis sorti si il n'y a que ça à voir, c'est une forme de relâchement global qui pue, je n'ai pas peur de le dire, qui pue la mort je crois que je vais rentrer et imaginer autre chose parce que ça me débecte, alors qu'il y aurait tant de belles choses, des miroirs, des être plus rigoureux, je dégage d'ici"
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