08.02.2010

377. l'homme sans réseaux croise des anges mineurs

 

 

 

 

"Le témoignage de Borodine s'interrompt là. Djaliya Solaris a-t-elle entamé une relation personnelle avec la souris ? L'a-t-elle mangée ? A-t-elle fait disparaître Borodine ? L'a-t-elle, après réflexion, attiré à l'intérieur de son véhicule ? Et, dans ce cas, a-t-elle entamé une relation personnelle avec lui ? Ou l'a-t-elle mangé lui aussi ?"

(Antoine Volodine, Des anges mineurs)

 

 

A un moment ou à un autre je sors et l'histoire continue: c'est la superbe plante qui me dévore. Hommages ici rendus.

 

 

 

07.02.2010

376. lecture

 

 

Il écrivait pour intervenir sur le corps, son corps et celui d'autrui, et refusa toujours de lire publiquement : ce n'est pas aux oreilles qu'il s'adressait et la lecture à voix haute lui semblait une caresse superficielle, absolument gratuite, en outre saupoudrée aléatoirement sur des assemblées pieuses : inopérante. Il s'imaginait que lire, vraiment lire, lire pour soi à l'intérieur de sa tête, dans les cloisons de l'intime resserrement du dernier carré de l'être – car il s'imaginait de telles choses – lire ressortait du dérangement charnel le plus violent et qu'écrire, en conséquence, écrire pour être vraiment lu s'apparentait à une opération chirurgical et réclamait la même concentration, la même précision ou la même maladresse s'il s'agissait – il s'agissait souvent – de créer du désordre, de dissoudre les liens inutiles, d'altérer la mémoire ou la perception. La part de sadisme et, plus généralement, la part de perversion sexuelle de ces représentations, il les niait tout bonnement. Il n'y voyait que du bien : du progrès humain dans le dérangement, peut-être parce qu'il se sentait de toute façon seul. Peut-être parce qu'il aimait à se sentir seul. N'importe, le plaisir était un échantillon de cette corruption des corps, présente partout dans l'air, traversant les rues et tombant en pluie des arbres, qu'il réinventait dans la condensation – réelle ou imaginaire - de l'écriture.

 

 

06.02.2010

375. le même corps

 

 

Je ne me rappelais pas du nom des gens, je ne me rappelais pas des tables de multiplication, j'oubliais les visages, les noms des peintres, des arbres, tout cela et cela allait mal pour moi, j'avais l'air de ne pas aimer mais précisément, on m'aurait fait jurer, me revenaient les silhouettes, les reliefs limpides de milliards d'instants distincts qui renaissaient sans cesse et  accompagnaient chacun de mes pas au dehors, chacun de mes regards d'une multitude innombrable, un banquet d'affects qui ne m'appartenaient pas, auquel je me donnais sans considération aucune de ma propre personne, dépassée par ce peuplement rugissant d'harmoniques, bain mouvant d'être sous la casquette blanche et verte que je portais pour qu'on continue à me chasser de lieu en lieu

 

 

03.02.2010

374. le corps

 

 

 

Par hasard à la cave cherchant d'anciens cours de chimie, elle retrouva son corps immobile sur un cintre, sa peau ternie, bleuie par l'humidité, ses membres mous, ses articulations rouillées et fut émue par les sensations que sa dépouille de chair évoquait, les lointains instants du passé où elle en faisait quotidiennement usage, son corps, avec lequel elle avait franchi un morceau de temps et qu'elle avait finalement, comme tant d'autres choses, des amis, des objets, délaissé pour une nouvelle invention qui avait rendu d'un coup caduque ce grossier vêtement de jeu. Ce souvenir se dégradait. Elle savait bien, en raisonnant, en calculant, qu'il n'y avait rien là d'irréparable. Elle pouvait poser des divisions, prévoir seize coups d'avance. Elle connaissait encore ses tables. Elle pensait dans la cave. Rien de grave. Elle savait les tables. Rien de grave, ça irait, elle prévoyait.

 

 

02.02.2010

373. ulysse

 

 

ulysse titube dans la rue, voit des cochons roses, baise des putes, reste prendre un dernier verre pour finir triste devant son chien qui désespérément le reconnaît encore – et nous savons que nous ne ferons pas mieux, la moitié du chemin reste là, obscure et droite, devant, au-delà du cercle des devoirs et des droits humains, à portée de nuit mais inaccessible. Nous dormons, nous luttons, nous jouons aux dés, nous écrivons qu'elle s'éloigne, l'histoire d'Ulysse, sans nous. Il est absurde de considérer qu'une telle matrice de terre et de sang existe dans laquelle nous pourrions nous aussi prendre pied. Nous sommes plus légers que les arbres. Un rien nous soulève, nous ne titubons pas, nous volons dans les airs sans pouvoir choisir le sud ou le nord, sans pouvoir retomber.

 

 

01.02.2010

372. le capitaine

 

 

Moi je pense que je sais ce que je dit – les rives du discours étaient floues, sablonneuses, tant et si bien que nous redoutions d'aborder et renoncions soir après après soir – le ciel s'élargissant bientôt annonça l'estuaire – il ne faut même plus écouter les hommes – des frissonnements d'embruns lentement firent oublier l'âcre odeur de glaise – tout le monde s'était trompé, chacun hoqueta en voyant s'ouvrir l'horizon et le capitaine lui-même, enfin, se taisait – moi aussi – envahis par cette nudité du secret du fleuve, du secret du large

 

 

30.01.2010

371. le Midi

 

 

 

Le Midi pique la glace de verre sous l'œil et incite à courir, marcher, courir, liquider le gris du dépôt d'air et défendre comme un damné le peu de soi non soluble dans les amabilités qu'on présente contre toute logique aux chauffeurs de bus, aux frères, aux anciens du foot, aux vieilles gentilles, et plus ou moins à tous les êtres humaines élastiquement scotchés sur terre.

 

 

28.01.2010

370. le temps

 

 

 

avant que j'existe du temps a passé, on nous fait constamment attendre, même si maintenant j'y suis ça m'a foutu en rogne, des périodes courtes et longues s'éclairent au gré des gares qui passent à toute vitesse en frôlant la carcasse de métal du wagon, les coquelicots tremblent et secouent la tête, que je pourrais voir si nous nous arrêtions et apaiser

 

 

27.01.2010

369. souvenir 22

 

 

"Une nappe de lumière rouge, lourde, cotonneuse, se déposa au loin sur les flots et déplaca l'idée que je me faisais de l'accès à l'été précédent, à l'antépénultième été, aux autres étés si différents et si semblables qu'ils s'annulaient en quelque sorte au moment où ce trait gras de soleil rouge infusait la mémoire: après tout, il se peut que l'idée du passé stagne dans des régions inférieures du monde, que sa consolation ne s'offre que dans l'épreuve d'une certaine médiocrité, d'un certain devenir commun sous la pluie et que je rechigne encore à vendre des richesses, des tics, des sources, des lueurs qui font obstacle à l'avènement de cette nuit claire où elle évolue silencieusement."

 

 

25.01.2010

368.

 

 

L'échec le lot commun s'alimentent à la source, des passants s'évaporent un à un avec quoi dans l'œil pour regarder s'étendre le bonheur sur la cuisse dorée du pain ou de la pierre

 

 

24.01.2010

367. RIP

 

 

" L'homme le plus méticuleux du monde appréciait que l'on se moque aussi de sa petite taille. Il n'en voulait à personne. Il prenait soin de ne pas se piquer en tissant l'écharpe de haine de soie dans laquelle il allait se pendre. Nous regrettons sa chanson doucereuse sur la perfection des jours gris."

 

 

21.01.2010

366. Interlude 13. la science

 

"La science grandit l'homme
elle sauve la vie
la science a raison
la science est la joie et la peine

la science connaît le coeur
les pieds les mains le soleil
le goût, l'odorat, les belles idées
les crues du Nil

le passé le présent gisent en elle
la science grossit comme
le futur dans la gorge

la science fabrique des yaourts
la science mange des enfants
la science a raison"

 

 

20.01.2010

365. l'orthophobe

 

 

 

"Essayant de paraître normal, les mots gelaient lourdement dans ma bouche. Je crachais des glaçons de salive, informes, qui crissaient sur mes dents, effrayaient mes oncles et me terrorisaient moi-même : on voyait luire ma sale âme sans secret."

 

 

19.01.2010

364. tu es attachée à quelques chose de fragile,

 

une maison de coton à l'autre bout du continent, je ne pense pas qu'il soit nécessaire de réécrire cette histoire, le passé n'offre aucune récompense et voici le pardon.

Mais si un jour tu reviens, pour Antine ou pour moi, tu reprendras tout cela, qui m'encombre.

 

 

18.01.2010

363. le courage

 

 

"Et si, ici, le courant coupe et que vous êtes projeté seul hors de l'écran ? Dans un monde sans hommes, sans herbe, sans assise ? Que ferez-vous du courage ? Et si le courant reprend et que vous revenez ? Ou serez-vous ? Ou en serez-vous du courage ? On peut se poser ces questions, les questions de courage et d'honneur qui suivent, après la soif et la faim, celles de l'orgasme et de l'étranglement. Je trouve qu'il y a de quoi s'inquiéter."

 

 

15.01.2010

362. la crise

 

 

 

En fait la crise me suit dans la rue et par moment c'est l'écharpe de laine sur le cou blanc du mannequin en vitrine. À quel point j'affabule, à quel point je mens : c'est elle, mais sans l'imaginaire qui travaille et assouplit la peau, la rend sensible à la douceur du grain d'air

 

 

14.01.2010

361. erreurs

 

 

 

Disons plutôt qu'au bout du compte on voit mal l'intérêt de bien se tenir, de seulement se tenir, on voit mal en quoi les erreurs, les approximations navrantes, l'à peu près intangible de l'être nuisent à sa vérité – si la médiocrité ne subvertit rien, l'univers paraît vide sans elle, et nous-mêmes

aussi, il est vrai que ce matin ne ressemblait en rien aux matins qu'on imagine – pourtant, dans le givre tardif collé à l'ombre des grues, j'avais rejoins au port une illusion ancienne, une amie, une ville neuve, puis au comptoir d'un café des pentes, nous n'imaginions pas un instant que la journée pouvait se poursuivre, qu'il s'agissait seulement d'une journée

aujourd'hui même je n'imagine pas que quelque chose ait pu s'achever au moment où elle revenait – erreur anodine et douloureuse à la fois que de croire se survivre ailleurs dans une journée perchée devant l'Adriatique tandis que je récapitule malgré tout mon savoir grossier sur mes doigts

 

 

13.01.2010

360. la limite

 

 

Après la débâcle il y a probablement quelqu'un pour dire quelque chose, nommer un arbre ou un défaut et nous aider à remonter des profondeurs vers la même surface, la même limite translucide qui rend un autre corps, un autre monde, un autre sol impossibles

 

 

12.01.2010

359. boite

 

 

Durement sur la voie ferrée il prit à gauche et revint sur ses pas, espérant recueillir entre deux traverses sa tête, qui lui manquait peu, pourtant c'est utile, et qu'il lirait au fond de ses propres yeux un reflet de son histoire, ou du moins le film de l'avant-veille et disposerait de clés propices à l'ouverture de la boite noire du vol mais c'est avant tout de franchise, de bête, de nette franchise dont nous nous passons mal à l'heure des comptes et rien ne nous prépare moins à la découverte du petit œil de carreau blanc que ce fatras d'orgueil et de honte qui recouvre la boite, cette seconde peau de mauvais goût que l'on porte avec soi et même sans soi si bien qu'il renonça naturellement à l'ouvrir mais convint de certaines de ses erreurs c'est déjà un progrès, pensa-t-il, comme le café

 

 

10.01.2010

358.

 

 

 

Le sens d'aller plus loin et refaire le chemin qu'un autre avait fait s'en allèrent, soufflés comme des nuages : des nuages, en effet, car des concrétions d'eau et d'air ou d'autres éléments existent - rien d'autre n'existe et c'est un soulagement que d'accéder au sentiment profond de l'univers physique