28.01.2012

681. l'autre époque

Ses proches le traitent de fou. Et les médecins refusent de comprendre que sa mémoire prodigieuse est seule responsable de sa souffrance : comment supporter le présent, en effet, quand on se remémore l'époque où le café était gratuit et où le vin coulait de la fontaine publique ?
-Il y avait même des arbres qui donnaient, je dis bien qui donnaient, des fruits.


 

26.01.2012

680. inventaire

J'ai du temps, assavoir : je possède cent douze minutes par jour que j'achète au tarif prodigieux de vingt-quatre heures : c'est la vie devant moi.
J'ai deux pieds:  dessous danse la terre sans attendre.
Puis il y a les arbres, les chiens, les flying burrito, l'océan, les bicyclettes, la glu sur les doigts des saisonnières, il y a les hommes.
Il n'y a personne à ma place.
Je porte ma propre tête .
Ceci d'extraordinaire, terrien: je porte ma propre tête. 
Je la dirige à droite à gauche, à Tataouine et Istanbul.
Avec mes yeux dedans qui voient.
Ils voient ce que je vois.
Ceci d'extraordinaire, terrien, et le monde risible s'anime en défilant devant mes yeux qui voient.

 

23.01.2012

679. mue

Puis je me défis de cette peau de serpent et mes bras libérés en vain se mirent à battre l'air...le papillon riait, riait à s'en fendre la trompe, je restais planté là, je m'en souviens, j'avais raté ma mue, il ne me restait qu'à prendre la plume et, du bout des doigts, mimer l'envol en souillant des feuilles dépourvues de sève.

 

22.01.2012

678. scie

Xylophone à mioche : vingt-sept touches de  bois pour têtes-de-pioche
attrape-mouche. Rien à dire, rien à chanter, rien à cirer
des ruées de larmes sèches qui pètent entre les doigts

lionceau au départ d'une course de fond
grignotant avec ses quenottes
le filet de sa peau

 

19.01.2012

677. royaume

 

Il était tombé amoureux d'elle en l'écoutant parler du Royaume des Morts
sa foi en une réalité autre
que la réalité
rendait la réalité de son corps
- de ses mots -
plus présente
à lui
qui avait raté complètement
l'escarcelle de Dieu

 

14.01.2012

676.

L'enfance était ni plus ni moins que la faculté d'ennui. Si maintenant les années se succédaient  sans odeur et sans relâche, c'est qu'il ne s'ennuyait pratiquement plus. Dans les fins de matinée et d'après-midi, dans les dimanche entiers de l'enfance, une exigence viscérale de joie nouvelle transformait chaque irrégularité du temps en profonde fosse d'ennui. La vie qu'il avait remplie, meublée, rythmée stratégiquement jusque dans ses brisures et dans ses pauses n'offrait désormais presque aucune zone d'obscurité où la joie puise ses forces machiavéliques. Traquée sous la lumière, gonflée, brûlée de lumière, la joie s'était recroquevillés dans certains aveuglements rares où la persistance de papillons étoilés fixaient dans la rétine un point inquiétant, dépourvu de musique et de profondeur.

 

12.01.2012

675.

Puis là-haut une voix rauque nous cria de descendre, impérieusement et nous restâmes transis, bouches béantes, écrasés entre la fierté d'être venus et le sentiment d'avoir commis une faute, une lâcheté mystérieuse tenant à la hauteur, aux planches et à la lumière qui nous enveloppait comme des objets vivantes ouverts dans une large main vivante ouverte

 

10.01.2012

674.

 

il fallait monter par quatre marches vers un grand plateau de bois blanc et c'était mon existence là-haut et une voix répétait: ne t'inquiète pas, il n'y a pas de raison, cela va bien se passer, cela va bien se passer et ces paroles, idiotes quand elles tombent en rêve sur un quelconque évènement de l'existence, devenaient étrangement grandes, lourdes, sacrées en désignant toute l'existence elle-même, à saisir et malaxer mais je ne comprenais rien, je ne comprenais pas le français, je sentais simplement qu'il y aurait à apprendre, à manger, à boire, à souffrir là haut et je regardais l'éclat blanc du plateau et je songeais à ce que je perdais en montant et comment il faudrait me perdre, m'éparpiller, me fondre dans un dédale de chair moite pour en goûter un souvenir, lointain, dérisoire, affadi et pourtant une attraction terrible, comme neutre m'emmenait dans ce délire abstrait qui promettait un océan de sensations triviales, chacune infiniment supérieures, cependant, à la moindre gloire céleste.

 

 

08.01.2012

673. le train où vont les choses

 

Le jeune garçon, devenu père puis grand-père, a suffisamment de maturité désormais pour comprendre que sa joie d'être arrière-grand-père n'a que peu d'avenir.
Bébé baigneur d'abysses.

 

 

06.01.2012

672. souvenirs

-voyez à quel niveau cela se situe : j'éprouve des souvenirs qui ne sont pas de moi. De plus, en les éprouvant, je devine que ces souvenirs sont des faux.
- c'est à dire ?
- je ne peux pas vous dire. Je devine qu'il s'agit de souvenirs inventés de toutes pièces. Je devine qu'il s'agit d'images ou de récits ou de sensations artificiellement produites afin d'être travestis en souvenirs. Mais je ne suis pas la victime de cet artefact puisque ces souvenirs que j'éprouve ne sont pas les miens. C'est à dire que je sais qu'ils sont les souvenirs d'une autre personne, ou plutôt des simulâcres de souvenirs d'une autre personne. La question que je me pose est : cette autre personne serait-elle la victime d'une illusion élaborée par un tiers, ou s'illusionnerait-t-elle elle-même ? Tout cela au conditionnel car de toute façon l'escroquerie manque son but : c'est moi au final qui en fait les frais.
- est-ce désagréable ?
- non, en soi non. Cet afflux de souvenirs frelatés me fait l'effet d'un film catastrophe à gros budget : une épilepsie sans conséquence. Mais c'est plutôt la contagion...
-...
- ...comme si mes vrais souvenirs suivaient le mouvement et n'avaient de cesse de se réactualiser en permanence, en s'appuyant sur les dernières évolutions des outils de mon cerveau : l'imagination, le calcul, l'expérience, l'interprétation esthétique des perceptions immédiates. Je ne sais plus comment arrêter la machine ?
-Pour l'arrêter il faut en comprendre les rouages. Quoi comme souvenir ?
-je vois passer un bateau-légo chargé de maïs. J'allume des cierges sur des poubelles de Naples. Je me baigne dans la mer noire au lieu dit :vieille tour. J'escamote les escarpins de Nigel Reina, bouffonne des travelos de Medellin. Je coiffe un escargot...ne me dites pas que je n'accepte pas que cela soit mes souvenirs : ce ne sont pas mes souvenirs.
-je n'ai rien dit.
-alors dites quelque chose.
-oui. Vos souvenirs sont probablement terribles et eux aussi voyagent: ils hantent probablement d'autres personnes qui sont à la recherche d'un passé.
-les miens ou les votre: un souvenir ne retient rien. Il vieillit comme le reste, s'il a de la chance, et dans la plupart des cas, s'altère, se transmet et en se diffusant s'égare et crève.

 

 

05.01.2012

671.

 

Elle avait énoncé quelque chose de si précis que cette chose s'était fissurée et désintégrée sous nos yeux. Des mandarins veillaient par les travées.

 

 

30.12.2011

670. proies

 

Ils passèrent aussi loin du feu qu’ils purent, cependant l’odeur de grillé leur parvenait encore et ils se mirent à courir imprudemment. Des elfes les avaient repérés, filant sous les larges feuilles de palcorums, sans réagir. La nuit alors s’épaissit, ils ralentirent à mesure que sa densité sombre les absorbait. Ils écoutèrent le vent qui paraissait loin, haut, au sommet des tiges grasses et des troncs. A travers l’obscurité, des frémissements très légers fusèrent. Des belettes sans doute couraient encore les proies. Ils avancèrent à petits pas jusqu’à l’aube et une vaste dépression où le soleil les rejoindrait tard. Ils s’endormirent dans un tronc. La forêt en s’éveillant s’était refermée. Ils s’apaisèrent à l’intérieur du trou, comme recommençait le tintamarre du jour.

 

23.12.2011

669. rester ou non

Il serait toujours cet étranger, devant des cruches vides. Et quelle que soit la vie qu’il puisse se choisir désormais, car tous les possibles restent ouverts, il serait le même : peu disposé à s’enorgueillir d’aucune assise stable à sa personnalité, sans caractère, toute personnalité et tout caractère se révélant comme la cristallisation flatteuse d’un équilibre. L’ignorance en lui reste liquide, puissante, torrentielle. Rien de cristallin, du liquide fuyant, du liquide. L’ennui liquide dans le cosmos. La Révolution, la Réaction, le Cynisme et le Pardon, il aura embrassé tour à tour toutes sortes de vocations soldées qui finissaient par le quitter avant même qu’il ne se lasse. C’est une errance épouvantable, devant des cruches vides. Et tous les possibles restent de même, ouverts et vides. Les gens viennent le voir, le quittent, déçus, repassent parfois par scrupules. Lui s’absente, se fiche de leurs scrupules. Il distribue des grands coups de bâtons dans les murs. Il se fiche de leur pauvreté ou de leur richesse, il les écoute parler et reconnaît qu’il peut rester encore un moment, ou qu’il doit partir.



22.12.2011

668.

 

Quand il eut tout bu, il se trouva apaisé, non pas de ce qu’il était parfaitement saoul, mais de ce qu’il n’y avait plus rien à boire. Les cruches vides avaient roulé sous la table. Une deux trois. Elles gisaient au sol, rendues à elles-mêmes. Dans la pièce la nuit entière, menace évanouie, s’était tue et rangée auprès d’elles.

 

 

19.12.2011

667. amateur

 

L'amateurisme c'est ce torrent de bruits dans lequel j'écris pour n'avoir pas organisé ma vie dans le but d'écrire, c'est cette altération qui exagère dans la langue le syndrome boiteux de l'imperfection, c'est cette distance vis à vis de l'écriture qui donne l'illusion d'une pureté et signe une réalité prosaïque dont le nom fait écho au sien: l'amertume. Amertumisme.
Il existe une bonne amertume cependant. Elle sonne, à la fraîche, l'Heure, la même pour tous.
Elle murmure que pendant le temps, il se passe quelque chose, un faible quelque chose indiscernable à l'œil nu. L'amateurisme c'est témoigner la fierté du microbe en soufflant dans une trompette artisanale sans pistons, sans histoire, sans rien.

 

 

 

17.12.2011

666.

 

 

Et au milieu du sable on trouva deux mains. Blanches, propres, celles d'un homme soigné mais immature : raidies dans une étreinte définitive l'une autour de l'anse d'un seau, l'autre sur une pelle de plastique rose.

 

 

 

15.12.2011

665. itinéraires

 Je marche pour apprendre à marcher, pour actualiser la connaissance de la bipédie qui me fait homme, homme vivant dans l'univers peuplé de pierres et de singes mous. Je me dis néanmoins que si j'oubliais tout un matin, si j'oubliais comment le langage me dresse sur mes pattes arrières, je n'en serais peut-être que plus nerveusement, immédiatement immergé dans la matière ahurissante des perceptions. Alors je marche, mais point trop. Je répète mes itinéraires. Je marche de mon lit à mon bureau au jour 1 puis de mon bureau à mon lit. Je recommence au jour 2. Au jour 3 itou. J'ai dans l'espoir que la répétition, en gommant tout sens au cheminement, cumule les bienfaits de la connaissance et de l'oubli. Voyageur kantien immobile dans ma bulle rétrécie d'espace, je marche quand même comme si le temps pouvait se résorber de l'intérieur. Centriste de l'éternel retour, je marche dans une vie médiocre pour user, pour altérer mes organes de perception. Jusqu'à ce qu'ils cèdent, de terreur et d'ennui. Je travaille une folie fanatiquement raisonnable.

 

 

 

13.12.2011

664.

 

Le sillage de l'auto forma une onde, le souffle palpable d'un souvenir s'amenuisant comme le silence revenait peu à peu. Je déposai mon sac, puis je m'assis par terre, je plaquai la paume sur le goudron chaud, le goudron identique de la route. Un mystère planait haut, sous ma main quelque part, haut dans le goudron identique de la route. Je caressai cette peau, cette crasse, prêt à passer quelques nuits à son côté, à la belle, dans l'attente du prochain passage.

 

 

11.12.2011

663. à terre

Par terre posé poésie à ras de terre
chien nigaud investi d'une mission sacrée
consistant-hi, consistant-en: faire taire
l'âne étendu par terre qui gémit
l'âne à-demi, l'âne à go, l'âne à-demi crevé l'âne agonisant
mes voisins je les connais trop,
ils descendront un jour l'escalier pour me découper chez moi
ayant poussé la porte m'ayant trouvé allongé par terre ils commenceront par scier le bras droit puis le gauche puis la jambe gauche puis la droite, c'est inévitable et ils repartiront en laissant la porte grande ouverte si bien que je souffrirai du froid en plus du reste; durant une cinquantaine d'heures je passerai le temps à faire des bulles de sang avec ma bouche sur le plancher et je serai bien soulagé quand ils reviendront armé d'un gourdin à clous pour me battre battre battrassommer – je n'invente rien, rigolos, il y a des témoins vous pouvez lire c'est au-delà
encore alors je me repose
en attendant, pose poésie par terre
chien nigaud sans maître
pour me remettre en selle alors
vous pensez, de quelle matière illunescente
l'avenir sera fait
si ça pèse rien en attendant
je m'entraîne à la vie
la vie de poussière
par terre canidé partant

 

07.12.2011

662. puérils

 

Lorsqu'il sortait avec la poussette pour faire quelques courses ou simplement prendre l'air, l'émerveillement complice des vieilles dames devant le bambin, lui faisait un effet étrange et revigorant. Hommage de la faiblesse à la faiblesse, il lui semblait partager enfin, dans un univers dépourvu de malice, le germe de tragédie ontologique que les miroirs lui renvoyaient et qu'il dissimulait pudiquement dans la vie courante. Risettes, glouglous et onomatopées sauvagement l'enchantaient, lui procuraient une ivresse qu'il aurait moralement condamné et esthétiquement désapprouvé si la noirceur du gouffre laissait aucune valeur à ces considérations pour ainsi dire puériles.